Compagnie Albertine
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Concours d’écriture 2021

Ce que je suis
Ce que nous sommes
Vous habitez Bruxelles ? Vous êtes élèves dans une école située à Bruxelles ? Vous avez entre 15 et 20 ans? Vous aimez écrire? Ce concours vous est destiné!

Pour la troisième année consécutive, la compagnie Albertine en partenariat avec les Bibliothèques communales et l'Echevinat de la culture de Schaerbeek, présente son concours d'écriture.

La proclamation des résultats du concours d’écriture dans le jardin de la Maison des Arts de Schaerbeek, le 23 novembre, a été un succès. 
Les membres du jury, sous la présidence de Monsieur Armel Job, écrivain et membre de l’Académie Royale de Langue et Littérature française de Belgique,

  • Madame Pascale Zoetaert, cheffe de cabinet de Madame Sihame Haddioui, échevine de la Culture et de l’Egalité des genres et des chances,
  • Madame Laurence Ghigny, administratrice générale de la Culture, service général des Lettres et des Livres de la Fédération Wallonie-Bruxelles,
  • Madame Mélisande Fauvet, bibliothécaire, responsable du pôle éducation de la Bibliothèque Sésame,
  • Madame Anne Jamoulle, chargée des relations publiques de la Compagnie Albertine,

ont eu le plaisir et l’honneur de proclamer en présence de Madame Siham Haddioui, échevine de la Culture et de l’Egalité des genres et des chances de Schaerbeek, le palmarès des lauréats du concours d’écriture. Ils ont été unanimes sur la qualité des textes proposés. 

Merci à tous les participants: Abd’Allah, Adja, Ahmed, Aimane, Aïmane,  Aïssa, Alice, Amélie, Anaïs, Anna, Anouk, Armelle, Aurélie, Ayoub, Baran, Chayma, Clara, Dervis, Diallo, Dounia, Emilie, Emina, Emma, Eryn, Esma, Esra, Fanny, Feridenur, Firdaous, Gaïane, Hélène, Himran, Iklim, Ilias, Inas, Ines, Ines, Ishtar, Judith, Jules, Kenzo, Layla, Lea, Leila, Lita, Lucie, Lucie, Lucius, Pawel, Malak, Manal, Manuella, Margaux, Margot, Maria, Maria, Mariam, Martin, Maryam, Maxime, Mehdi, Nada,  Nicolas, Noé, Nolan, Norah, Nouha, Oliwia, Ombeline, Safa, Saïd, Satya, Shaymaa,  Sorin, Stéphanie,Tugce, Victor, Younes, Yousra et Zuzanna.

Grâce à vous, nous avons rêvé, pleuré, voyagé, réfléchi…

Le premier prix a été décerné à Amélie Harding

9h52 – Dans la salle de bain

Pour la première fois, j’ai le courage de lever mon menton un peu plus haut que d’habitude et de la regarder droit dans les yeux. Nous nous fixons. Ses yeux cernés sont fragiles, me regarder semble l’épuiser. Cela fait déjà quelques secondes que nous nous observons, mais la tentation de baisser mon regard prend le dessus.

Mes yeux descendent petit à petit sur ses joues devenues creuses et ses cheveux épars attachés en queue de cheval. Des fines mèches se détachent. Elles sont presque en train de tomber sur ses épaules sèches que l’on voit à peine sous son énorme pull. Il fait étrangement frais pour un début d’automne, mais elle commence à se déshabiller. J’aperçois ses seins,
devenus si petits, ses côtes pointues que l’on pourrait presque compter, et ses jambes squelettiques qui ne savent plus où aller et qui, elles aussi, sont épuisées. Tout d’un coup, nous nous fixons à nouveau.

Qui es-tu ?

J’esquive depuis longtemps ce face-à-face, mais à force de la voir partout, je n’ai plus le choix. J’ai presque envie de la prendre dans mes bras, seulement, un miroir nous sépare.

Nous restons quelques minutes, muettes, à nous observer de tous les recoins, mais mes yeux lâchent. Les crampes dans mon ventre sont trop fortes. Ne pas succomber. Résister à cette tentation. Ignorer cette douleur qui me supplie. Étouffer ce cri qui cherche à me faire vaciller.

Tais-toi.

Ma main plonge dans mon sac pour attraper ma boîte de chewing-gums. Elle ressort vide. Il n’y a plus de chiques dans la boîte. Alors j’enfile rapidement mon manteau et je pars sans lui dire au revoir.

20h57 – Dans la rue

Je me suis arrêtée devant le restaurant d’en bas. Assises sur la terrasse, des familles nombreuses ainsi que quelques couples se régalent du meilleur couscous du quartier. J’adore les observer manger. Leurs tics, leurs manières, leurs expressions.

Le soleil vient de se coucher. Sous le ciel orangé, personne ne semble avoir froid. Pourtant je ressens au fond de moi un vent glacial qui traverse et perce ma peau. Même enveloppée de mon épais manteau de laine, mon corps frêle semble incapable de se réchauffer.

21h01 – Devant l’épicerie de Monsieur Ibrahim

Merde ! Monsieur Ibrahim est en train de fermer sa petite superette. Je cours une dizaine de mètres pour le rattraper avant qu’il parte définitivement. J’ai l’impression d’être arrivée au sommet d’une montagne. J’ai le souffle coupé, tout tourne autour de moi. J’ai besoin de m’appuyer contre une voiture. Ne pas m’évanouir. Ne pas m’évanouir. Je trouve tout juste la force pour appeler Monsieur Ibrahim.

J’ai vraiment besoin de t’acheter quelque chose.

Non, désolé, tu vois bien que je ferme. Et puis si c’est pour rester vingt minutes à regarder les biscuits sans rien acheter, tu me fais perdre mon temps.

Il me faut absolument des chewing-gums. J’insiste. Juste un paquet de Hollywood bleus.

Bon, reste là. Je vais te les donner et tu me paieras demain.

Les minutes sont interminables. Les lumières des voitures deviennent des taches floues. Je n’arrive plus à tenir debout.

Tiens Miss, tes chewing-gums.

Je fixe le paquet dans sa paume. Ils sont verts. Merde, merde, merde. Je prends le paquet et le retourne : avec sucres. Je m’effondre.

21h39 – Dans la cuisine.

Je claque la porte du frigo vide. Il ne me reste plus qu’un paquet de tortellini de 200 grammes.

534 kcal. 534 kcal. 534 kcal.

Je mets de l’eau à bouillir. J’y ajoute du sel. J’hésite quelques secondes, mais ma faim plonge les pâtes dans l’eau.

21h47
Je sors une assiette, ainsi qu’une fourchette, un couteau, et un grand verre d’eau. Je le bois, et je me demande si j’ai réellement besoin de manger mais la minuterie sonne. Sept minutes sont passées. Je me sers alors d’un huitième de pâtes cuites, soit 20 grammes, soit 79 calories.

21h58
Je retourne en prendre quelques-unes. Qu’est-ce qu’elles sont bonnes !

22h04
J’en reprends d’autres. Je n’arrive plus à m’arrêter.

22h09
J’en prends deux, ce sont les dernières. Je me le promets.

22h37
La casserole est vide.

22h43 – Dans la salle de bain
Je la regarde. C’est étrange. Je ne vois plus la même personne. Sa bonne mine, ses yeux brillants, sa rondeur. Elle est charmante. Il fait étrangement chaud pour un début d’automne, alors elle enlève son pull. Son ventre n’est plus creusé. Son vertige est parti, elle me dit qu’elle pourrait traverser toute l’Europe en courant. Elle semble heureuse. Heureuse d’avoir retrouvé
de l’énergie, de la force, de l’envie. Pourtant, j’observe. Je n’aime pas. Je n’aime pas du tout. J’entends les remarques incessantes de ma mère, j’ai l’impression de retourner cinq ans en arrière. Quand un gâteau au chocolat n’était pas égal à 431 kcal. «Tu te ressers encore ? Sois un peu plus raisonnable». Quand les balances ne se trouvaient que dans le cabinet du docteur Denis. «Pas de bonbons, Iris, c’est bien trop calorique». Quand l’odeur du petit déjeuner dans le couloir illuminait ma matinée. « Trois croissants ?! Tu exagères, tu sais bien que c’est bourré
de beurre».

44,3 kg. Je n’aurais pas dû monter sur cette balance.

10h03 – Au bord des toilettes, dans la salle de bain

J’entends quelques coups sur la porte. Mes yeux s’ouvrent. Merde. Je n’ai pas nettoyé. J’essaie de me lever mais je n’en ai plus la force, alors je m’accroche au lavabo. De nouveau, on se regarde. J’aimerais rester face à elle mais le temps presse. Il faut que je nettoie. « Iris ? Iris ?
Ne me dis pas que tu es toujours au lit? ». J’entends cette voix qui persiste à travers ma porte. Je tire la chasse d’eau sans voir si tout est parti, je mets mon gros pull vert et je claque la porte des toilettes. J’avais complètement oublié. Nous sommes le 17, le jour de la visite du contrôle médical.

10h07- Dans l’appartement

Docteur Denis entre. Il écarte les yeux. Je m’excuse sans oser dire que j’avais oublié. Stressée, je commence à ranger. Je suis en short. Je vois ses yeux se diriger vers mes jambes maigres.
Je m’excuse encore une fois. J’enfile un pantalon, j’attache mes quelques mèches et j’essuie la tache de café sur la table. « Iris, calme-toi et assis-toi. Alors comment tu vas ? » Je lui explique. Je me suis fait de nouvelles amies avec qui j’ai passé une belle soirée. Nous avons dîné au restaurant hier soir et j’ai réussi à manger sans culpabiliser. Je suis rentrée et je
me suis endormie. Il est content d’entendre ces bonnes nouvelles, mais cela n’évite pas le check up. Il se lève, ouvre le frigo. Vide. L’appartement en bordel, le poids sur la balance, les cernes noires sous mes yeux, la température du corps basse et le ralentissement du pouls. Tous les signaux sont rouges.

10h16 – Dans la salle de bain


Il entre dans la salle de bain. J’essaye de le retenir, mais il insiste. Je n’ai pas eu de nettoyer, la chasse d’eau n’a pas complètement essuyé le vomi sur les bords. Arrivé aux toilettes il se retourne et me regarde. Mon coeur se resserre.

« Iris… »

Pour la première fois, il ne trouve pas les mots. Même lui. Il ne sait plus si j’en suis capable. Mes jambes tremblent comme si elles n’arrivaient plus à me porter. Sa voix résonne dans ma tête, c’est infernal. Face au lavabo, elle est là. Je la regarde dans le miroir. Qu’est-ce qu’elle est pâle. Qu’est-ce qu’elle est…


Boum.

12h05 – Dans une chambre inconnue
J’ouvre les yeux. Je suis allongée sur un lit avec des draps propres. Il y a un bruit incessant. Bip, bip, bip. Les tubes de la pompe à nutrition sont enfoncés dans mes narines et les infirmières font constamment des allers retours. Comment ai-je pu en arriver là ?

Bonjour mademoiselle Bouvier. Nous avons besoin de savoir ce que vous voulez manger pour le repas du midi. Il est déjà 12h10, nous avons pris du retard. Alors ? Je ne lui réponds pas. Je n’en ai ni l’envie, ni la force.

Bon, je vous rappelle les options, mais pour la prochaine fois regardez le menu avant 12h. Si chaque personne me faisait ça, vous vous imaginez le temps que je perdrais ! Tenez, la carte d’aujourd’hui.

12h28
A travers la fenêtre, les arbres dansent et les oiseaux chantent. J’ai une envie soudaine de me balader sous ce soleil chaud. Une infirmière rentre avec un plateau.

Et voilà mademoiselle Bouvier, votre poulet frit ainsi que vos pommes de terre sautées. Nous n’avions plus de poisson, désolée. Bon appétit !
La porte claque. J’inspire profondément et je soulève le couvercle. Les pommes de terre et le poulet baignent dans l’huile. Je n’ai qu’une envie : balancer le plateau. Mais si je ne mange pas, ils le verront. Et puis les calories, ils savent les faire passer autrement, sans ouvrir ma
bouche, à travers ces foutus tubes qui percent ma peau.

12h36 – Dans la salle de bain de la chambre d’hôpital
Je me lève et je me dirige vers la salle de bain pour jeter ce plateau-repas qui me donne la nausée dans les toilettes, mais sur le chemin, je suis arrêtée. Il y a un miroir. Elle est là. Elle m’a encore suivie.

Je n’y arriverai jamais si tu me suis partout.
Libère moi.

Ma rage monte et le chant des oiseaux disparait. Les arbres s’immobilisent ainsi que notre regard.

Arrête ! Laisse-moi vivre.
J’ai besoin que tu partes, que tu disparaisses, que tu meurs.
Tu m’entends ?

Soudain, son regard s’abaisse vers le plateau. Elle prend le couteau et lève son poignet.

Oui ! Continue comme ça.
Tu y es presque.

Elle me fixe à nouveau.

Il faut que tu meures pour que je puisse vivre.
Tu comprends ?
Après ta mort tout va s’améliorer, je te le jure.
Fais-le pour moi.

Alors, elle s’enfonce le couteau dans le ventre. Sa main tremblante le ressort et le sang commence à couler. Elle me regarde droit dans les yeux pendant quelques secondes jusqu’à ce que les miens se ferment.

Boum.

Le deuxième à Margot Micha

Eau grise sous le ciel gris, le canal charrie ses clapotements bruyants et son odeur putride le long des berges. Tout est gris ici, le ciel, l’eau et les murs… Même les couleurs pétantes que les grapheurs ont peintes dans le coin, elles sont grises. Du rouge, du bleu, du vert ou du mauve à la bombe aérosol, tous délavés. Ça sent la pisse et les déchets, il est glauque à crever ce bout de canal coincé entre deux vieux hangars désaffectés. Avant, il y avait des teufs ici, c’est pour ça les graphs. Aujourd’hui, il n’y a plus personne pour venir dans le coin, c’est trop sordide. L’endroit idéal pour être tranquille.

Je me laisse tomber à même le sol, juste devant le canal. Si je tendais les jambes, mes baskets toutes entières seraient immergées. Je pose mon casque sur mes oreilles, ça coupe le bruit incessant de l’eau. Je pianote deux secondes sur l’écran de mon portable et une playlist d’Alice Cooper se lance. Un sourire me monte aux lèvres, j’adore ce gars, il est complètement cinglé. Enfin, je suis dans mon monde, mon cocon de musique amniotique, et je peux enfin abandonner ce foutu masque d’indifférence que je porte à longueur de journée.

Et j’éclate en sanglots. Le sel de mes larmes me brûlent les joues, mes dents claquent, ma mâchoire se fracasse avec les sursauts de mon corps. Je suffoque, j’ai mal. Tellement mal que j’en crève.

Je voudrais que mes larmes emportent toutes mes peines, je voudrais juste oublier cette sale journée de cours avec les rires et les moqueries qui se chevauchent. Oublier les yeux au ciel de mon père ce matin quand je l’ai corrigé, oublier le sourire ironique de mon frère juste après. Oublier ces deux moins d’horreur avec chaque jour le cœur au bord des lèvres.

La douleur

Permanente

Lancinante.

L’horreur

Absolue.

Je me recroqueville de plus en plus en position fœtale. Doucement, lentement, mes bras croisés sur mes genoux, une main sur chaque épaule, mes jambes tremblantes ramenées vers moi.

Mes jambes appuient sur ma poitrine. Et je sens…

Mes seins.

Quelques centimètres de peau écrasés sur mon torse et la conscience aigüe, violente de mon corps. Mon corps féminin. La finesse de mes traits, mon visage en fer de lance, les courbes de ma peau autour de mes hanches et de mon torse, et tout le reste. Toutes ces choses que les autres remarquent sans en être conscients, toutes ces choses qui font qu’ils me regardent au féminin.

Mais moi, je ne suis pas une fille

Je ne suis pas un garçon

Je suis juste moi,

Je suis neutre

Et ça les fait sourire. Les échos de tous ces rires railleurs me reviennent et résonnent à nouveau dans mes oreilles, même à travers la musique. Chaque regard sur mon corps depuis deux mois, depuis que j’ai commencé à leur dire ou à les reprendre, comme mon père ce matin, est une blessure. Il y a tellement de potes qui m’ont regardé et qui m’ont sorti :

« Tu rigoles ? Regarde-toi, t’es une meuf »

En général, c’était ça. Ou alors, un regard mi gêné mi dégouté dans le meilleur des cas et des insultes dans le pire. Mais le plus douloureux, c’était…

Ting !

Une notification s’affiche sur mon téléphone, mon père.

Je suis en train de faire les courses avec ton frère, il veut manger de la pizza ce soir.

T’as une préférence ?

Aux épinards

Ok ma fille, à toute à l’heure

Je suis pas une fille, papa

Mais si ma chérie, tu te poses juste des questions.

C’est normal à ton âge, c’est pas la peine d’en faire toute une histoire comme ça.

Voilà, c’est ça le plus douloureux. C’est son déni accompagné d’un sourire bienveillant. Je ne sais pas pourquoi il fait ça. Est-ce qu’il pense sérieusement tout ce qu’il me dit ? Est-ce qu’il se rend compte d’à quel point il me fait souffrir ? Qu’à l’école, c’est l’enfer et que quand je reviens à la maison les yeux baissés, une douleur sourde dans le cœur, c’est ses mots et son mépris pour ce que je suis qui me font m’effondrer en larmes ? Que quand il me prend dans ses bras et me murmure à l’oreille que je suis sa fille et qu’il m’aime, il finit de m’enterrer au fond de l’horreur qu’est devenue ma vie ?

Sur l’écran, ses mots brillent encore et m’achèvent. Autour de moi, le monde n’est plus gris, il est noir. Noir de ténèbres et d’angoisse. Je sens mon cœur qui cogne dans ma poitrine et je tombe dans un gouffre sans fin. La panique me prend à la gorge, m’empêche de respirer.

J’ai mal

Mes doigts gourds fouillent dans ma poche, par réflexe ou par instinct de survie, je ne sais pas. Mon casque presse fort sur mon crâne mais déjà, je n’entends plus de musique. Mon sang chaud, bouillonnant bat des coups sourds sur mes tempes.

J’ai peur

Mes mains trouvent ce qu’elles cherchent et avec des gestes précipités, hasardeux essayent d’en faire quelque chose. Une fois, deux fois, j’y arrive pas. Entre les circonvolutions de ma peur et de ma douleur, je ne peux plus respirer.

Et je crève

La fumée envahit ma bouche, mes poumons, mon cerveau, tout mon cortex cérébral, m’apaise. J’entrouvre mes lèvres et elle en sort, reteint le monde dans son gris initial. La musique revient progressivement dans mes oreilles. Je ne devrais pas faire ça, je ne devrais pas avoir à fumer pour me calmer. C’était moins malsain quand j’ai commencé. C’était il y a six mois à une fête chez un pote, je venais d’avoir seize ans. On riait ensemble, on s’amusait bêtement et on fumait un peu. Ce pote, la dernière fois qu’il m’a parlé, il m’a juste dit « Dégage, sale travelo !». Comme tant d’autres. La fumée sur ma langue a un goût de culpabilité et pourtant, je me laisse emporter par les flots enfumés du rock dans mes oreilles. Je plane et je rêve.

Le monde autour de moi est gris mais l’herbe est bleue.

Go ask Alice

Je n’ai pas besoin de lui demander, il hurle déjà dans mes oreilles.

Il me dit « Poison »

Je sais mais il faut bien combattre le mal par le mal.

La vie aussi, elle m’empoisonne.

La cendre tombe sur le pavé mouillé et je goûte au délice de ne plus sentir mon corps. Enveloppées de volutes oniriques, toutes mes courbes se font floues et je m’imagine un autre physique sans rien pour me faire ressembler à une fille ou un garçon. Si j’étais comme ça, les regards moqueurs ne glisseraient plus sur ma peau comme si ça confirmait ou infirmait ce que je suis. Les gens ne comprendraient pas mieux mais au moins ils seraient obligés de la fermer.

C’est comme les nuages gris au-dessus de moi. Je leur parle des animaux et des visages que j’y vois se dessiner et, comme réponse, ils me parlent de la formation des cumulonimbus. C’est absurde.

Je sais bien qu’il y a d’autres personnes comme moi, d’autres personnes qui ne sont ni des hommes ni des femmes à l’intérieur. Mais au fond, qu’est-ce que ça peut me foutre ? Ici, maintenant, il n’y a personne. Juste ma douleur, le gris de la vie qui vire parfois au noir et qui s’assombrit de plus en plus. Alors porté un drapeau à bout de bras, le sourire aux lèvres et les yeux pétillants, je crois que j’en serais incapable. Et puis, il y a tout le déni qui m’entoure et m’asphyxie. Tellement de mes proches, mon père le premier, me diront que, évidemment, ils n’ont pas de problème avec les gens qui ressentent ça, ils sont ouverts. Évidemment. Mais moi… je raconte n’importe quoi, je ne comprends pas. Je suis trop jeune, je me pose juste des questions. Ils savent mieux que moi.

Comment est-ce qui que ce soit peut savoir mieux que moi ce que je ressens au fond de moi-même ? Il n’y a que moi qui puisse dire que je suis neutre. Et qui puisse dire à quel point toutes ces remarques anodines peuvent être assassines. Je vais devoir les subir encore et encore, ce soir pendant le repas, toute la journée de demain, la semaine, le mois à venir… et plus longtemps encore.

Je voudrais tant que tout se mette sur pose, ne plus avoir à encaisser ma vie comme un coup de poing en permanence. Pouvoir être moi-même… Être libre enfin, sans jugements et sans moqueries. J’en ai besoin.

J’écrase mon mégot sur le pavé humide et jette un regard sur l’écran de mon téléphone. Il est dix-neuf heures passées, il faut que je rentre chez moi, mon père va s’inquiéter. J’enlève mon casque, détends lentement mes jambes et mes chaussures plongent dans le canal. Le bleu pétrole de mes baskets se noie dans l’eau grise et je ne distingue plus que le blanc de mes lacets défaits, ballotés par le courant. Ça me fige instantanément, mon corps entier se tend et dans mon esprit, il n’y a qu’une pensée. Sombre et limpide, unique : Un rien pourrait les emporter.

Ce serait si facile de se laisser emporter.

Les secondes s’écoulent avec une lenteur étouffante, ce sont des gouttes d’eau qui tombent et qui finissent leur chute dans une explosion. C’est une détonation horrible qui, à chaque fois, me fait basculer un peu plus vers l’eau sale et glauque.

Le temps coule et je glisse peu à peu. Déjà, j’ai de l’eau jusqu’aux genoux et je ne vois plus mes pieds. Je ne sais pas ce que je fous.

Je n’ai même plus d’émotions. Juste cette fascination intense, morbide pour le courant qui emporte tout et saurait balayer toutes mes peines.

Sous l’eau, mes semelles dérapent sur des algues ou d’autres moisissures. Le froid me pénètre comme autant de stalactites enfoncées dans ma peau et m’envahit, jusqu’aux os. Il n’y a plus que mes mains crispées qui me retiennent à la rive. Je me mets à trembler, j’ai mal. Atrocement mal. Et je sais qu’il suffirait de lâcher la berge pour que tout ça disparaisse.

Non.

Non. Je suis dingue. Je suis en train de partir complètement vrille, je déconne. J’ai une envie presque viscérale de m’immerger entièrement. C’est un vertige terrifiant et éblouissant à la fois. Mais je ne vais pas… pas faire… ça. J’appuie sur mes bras, remonte petit à petit vers la berge et…

Ting !

Tu es où ma chérie ? On t’attend pour manger

Ça fait mal.

Ça fait trop mal et mes mains lâchent.

Le canal m’engloutit, l’eau glaciale resserre son étau douloureux autour de mon crâne, mes yeux se ferment tous seuls. Je ne me débats pas, je ne nage pas. Un sourire, un vrai sourire se dessine sur mes lèvres et, la bouche grande ouverte, j’ai l’impression de respirer enfin. Je sais que je n’étoufferai plus jamais entre les regards et les rires moqueurs. Je bascule en arrière et bientôt, je touche le fond. Le point de non-retour, je le dépasse.

Toutes mes sensations se brouillent et pour la première fois depuis des mois, je me sens bien dans ma peau.

Je suis libre, enfin. Libre d’être moi.

Pas une fille,

Pas un garçon,

Juste neutre.

Le troisième à Emilie Cani

Vous êtes-vous déjà senti impuissant face au monde qui vous entoure ? Face aux autres, aux injustices, à vos différences qui vous forcent à vous adapter pour pouvoir avancer dans la société ? Face à votre vision du monde unique qui vous amène à penser que vous êtes une faille ? Moi, oui.

Je me souviens des remarques que l’on me faisait quand j’étais à l’école primaire, on me disait que je réfléchissais trop, que j’étais bizarre ou encore que l’on ne comprenait rien à ce que je racontais car les mots que j’utilisais étaient trop compliqués. J’ai récemment compris que cette différence est ce qui me rend unique, il est certes parfois difficile de s’adapter mais c’est une part de ma personnalité.

Ma différence est ce qui fait de moi ce que je suis mais c’est aussi ce qui construit ma vision du monde, ma manière de réfléchir et ma sensibilité. J’appartiens aux 2,3% de la population des personnes dites à haut potentiel, cela ne veut pas dire que je suis plus intelligente cela veut dire que j’ai une manière de voir, d’aborder les choses et de réfléchir différente de celle de la plupart des gens. Par exemple, lorsque je suis sure des propos que j’avance, je me torture à trouver une faille, il doit forcément y en avoir une. Je ne peux pas dire ou penser quelque chose de totalement correct, non c’est impossible. Comment les autres ne peuvent-ils pas penser qu’il y a une faille, cette faille omniprésente que je ne vois pas mais dont je connais l’existence, je ne la vois pas mais je la sens, elle est là, terrée au plus profond de mon être, invisible mais envahissante, tellement envahissante que j’en viens à me demander si ce n’est pas moi la faille.

Vous savez quoi ? Je pense que je suis bien une faille, une anomalie, un bug dans le système. Mon cerveau fonctionne d’une manière différente, atypique, qui s’éloigne de la normalité mais dans le fond, c’est quoi être normal ? Je n’ai pas de réponse à cette question que je me suis posée des centaines de fois, comment peut-on être normal ne sachant pas ce qu’est la normalité ? J’aime me poser des questions, plus particulièrement le soir avant de m’endormir, au moment où mes pensées fusent dans tous les sens, se mélangent et disparaissent aussi vite qu’elles sont apparues. Je me perds dans ce flot de pensées en essayant d’en retenir l’une ou l’autre assez longtemps pour pouvoir l’analyser. C’est douloureux de trop penser, j’aimerais pouvoir mettre mon cerveau sur pause de temps en temps, juste pour me reposer ou encore ralentir le débit de mes pensées histoire de réussir à me concentrer sur l’une d’elles à la fois. J’aime me poser des questions, encore et encore, car la seule limite possible est celle de mon imagination, tout devient alors possible…

Je suis une faille, une anomalie, un bug dans le système car mon cerveau est en ébullition, en action permanente, toujours à la recherche de nouvelles informations,… « Ebullition », est le mot que j’ai trouvé pour définir ce que je ressens lorsque j’ai l’impression que ma tête va exploser, lorsque les pensées se mélangent, s’entrechoquent et créent un amas de mots et de lettres qui n’ont plus aucun sens. Le brouillard envahit ma tête, prend toute la place et me fait suffoquer. Le temps s’arrête et mes pensées continuent d’affluer, tellement vite que je peux à peine les apercevoir. Penser est devenu quelque chose d’épuisant, qui pompe toute mon énergie, je suis fatiguée de penser, de penser trop, de surchauffer.

Je suis aussi hypersensible, et cela ne me facilite pas toujours la vie. Je peux vous donner comme exemples, ces petites choses qui chaque jour font bugger la machine : le bruit des aiguilles de l’horloge, le son de la craie qui passe sur le tableau, le stylo qui tombe sur le sol dans un bruit que je perçois comme un fracas, la lumière crue des néons qui éclairent la salle et m’éblouissent, le son aigu du projecteur, le froissement des pages qui se tournent, la lumière du projecteur qui se reflète dans le tableau comme un flash,… Ce sont autant de petits détails qui peuvent vous paraître anodins et dont vous n’aviez peut-être jamais imaginé l’existence qui chaque jour me perturbent et me déstabilisent.

Je suis une faille, une anomalie, un bug dans le système car ma sensibilité élevée me fait ressentir les choses différemment, plus intensément parfois même en transformant les sons et les lumières en quelque chose de douloureux. N’importe quel détail ayant gâché un moment de ma journée peut me préoccuper durant une semaine voir un mois avant de me paraître enfin anodin. Je suis également très perfectionniste, si je décide de faire quelque chose alors je me donne à fond et je ne le fait pas à moitié. Lâcher prise est pour moi très difficile, je ressens le besoin de contrôler ce que je peux contrôler, cela me rassure. Et enfin, si je ne comprends pas, je suis incapable d’avancer et je reste bloquée, j’ai besoin de comprendre pour évoluer.

Parfois je me demande si je ne suis pas folle, j’ai l’impression de voir, d’aborder et de ressentir les choses d’une manière tellement différente de celle de la plupart des gens, j’ai l’impression de vivre sur une autre planète, de voir le monde à travers les yeux d’un petit être, coincé dans une grande cage, cette cage qu’est ma tête. Je suis enfermée dans cette prison sans issue, en ayant le sentiment permanent d’être en décalage avec les autres, d’être incomprise. Ce sentiment de décalage est ce qui me rappelle le plus souvent ma différence, rares sont les personnes qui adoptent la même manière de penser que moi alors dès que j’ai la chance d’en rencontrer une et de me sentir enfin comprise c’est un réel soulagement, une lueur d’espoir.

Si je devais me représenter, je serais une machine qui a besoin de toutes ses pièces pour exister et fonctionner. Les différentes pièces qui me composeraient seraient : ma façon de voir et d’aborder les choses, ma manière de réfléchir, ma sensibilité élevée et le fonctionnement de mes pensées. Je suis, nous sommes, un tout, une personne à part entière, une machine au fonctionnement atypique qui doit s’adapter pour trouver sa place dans un monde peuplé de machines au fonctionnement plus typique qui sont bien plus nombreuses qu’elle.

Vous souvenez-vous de ce que je disais précédemment à propos du fait de trop penser ? J’ai parlé de cette impression de suffoquer, de surchauffer. Lorsque les machines surchauffent, elles s’abîment, se dégradent et parfois finissent par exploser. Que se passerait-il si j’explosais ? Comment se manifesterait cette explosion ? Que resterait-il de moi, quelles pièces resteraient intactes, lesquelles seraient désintégrées, lesquelles seraient simplement déformées? Je n’en sais rien et je pense ne jamais avoir envie de le découvrir.

Vous souvenez-vous de ce que je disais précédemment à propos de ma sensibilité élevée ? Je parlais de toutes ces petites choses qui me font bugger. Lorsque les machines buggent, elles s’abîment, se détériorent et souvent, finissent par ne plus fonctionner. Que se passerait-il si je ne fonctionnais plus ? Que resterait-il de moi ? Quelle(s) pièce(s) serait/seraient défaillante(s) et pourquoi ? Je n’en sais rien et je pense ne jamais avoir envie de le découvrir…

Je suis une faille, une anomalie, un bug dans le système, je suis ce petit être coincé dans une cage bien trop grande pour lui, je suis cette machine au fonctionnement atypique,…

Peut-être vous êtes-vous reconnu dans ce que j’ai dit, peut-être même que pendant un court instant vous m’avez comprise. Si c’est le cas, qu’à travers ce texte vous avez réussi à comprendre un peu mieux la manière dont je vois, aborde et ressens les choses, alors mon objectif est atteint. Ecrire me permet d’extérioriser, de mettre des mots et des images sur ce que je ressens, c’est l’espoir que j’ai de me faire comprendre par autrui, du moins c’est la seule solution que j’ai trouvée pour l’instant.

Maintenant que j’ai répondu aux premières questions que j’ai posées, je vous le demande à vous qui lisez ce texte : Vous êtes-vous déjà senti impuissant face au monde qui vous entoure ? Face aux autres, aux injustices, à vos différences qui vous forcent à vous adapter pour pouvoir avancer dans la société ?…

Le quatrième à Emma Hadjidimoff

Elle était belle. Ce n’était pas ce genre de beauté qu’on voit dans les magazines, pas une beauté sur laquelle on se retourne. Sa beauté à elle était discrète, un bouton d’or au milieu d’un champ de pâquerettes. Mais une fois qu’on la découvrait cette beauté, on ne pouvait plus passer à côté. Car oui, chaque jour, je la découvrais. Petit à petit, au fur et à mesure, j’ai appris à observer, à récolter, à apprivoiser cette splendeur et à en découvrir à chaque fois de nouvelles facettes. C’était un peu comme un jeu entre nous deux. Elle était imprévisible. Elle s’amusait à me livrer un petit détail, de temps en temps, jamais le même, jamais au même moment. Un sourire, une blague, une colère, un cri, une angoisse, des pleurs, un cheveu accroché à son pull, une épaule un instant dénudée et vite, trop vite à mon goût, rhabillée. Je rangeais tous ces petits fragments d’elle dans des cases de ma tête et j’essayais d’en collecter le plus possible, pour ne jamais l’oublier, pour toujours me rappeler. Je vivais d’elle, j’étais consumé, je l’aimais. J’aimais la joie qu’elle m’apportait, j’aimais le bonheur qu’elle m’amenait, j’aimais son bonheur à elle, je l’aimais toute entière, j’aimais ce qu’elle était. Mais un jour, tout a changé.

De loin, c’était toujours la même. Souriante, pleine d’énergie, toujours motivée. À vrai dire, elle n’avait pas l’air différente. Même ses proches étaient trompés par son sourire. Même moi je me laissais parfois duper. Mais après tous ces moments passés avec elle, à l’analyser et à essayer de la comprendre, j’ai vu. Vu qu’il manquait quelque chose. Entendu que son rire sonnait faux. Un jour, elle m’a emmené manger. On a trouvé un thaïlandais pas trop mauvais, on a pris à emporter et on s’est assis sur le trottoir en face du fast food. J’aimais la simplicité de nos rendez-vous, pas de questions, pas de prises de tête; on trouvait de quoi manger, puis on s’asseyait et on parlait. Nos conversations, sérieuses ou pas, me captivaient toujours. Parfois aussi, on ne disait rien. Le silence, au lieu de former une barrière entre nous, nous enlaçait. On profitait de la présence de l’autre, chacun dans notre coin, et en même temps ensemble. Ce jour-là, on était par terre et on regardait les autres vivre, ivres de nourriture. On était au sol et pourtant, j’avais l’impression qu’on dominait le monde. J’ai senti qu’elle était stressée. C’était bizarre, je n’ai pas compris. C’était un de nos moments, il n’y avait aucune raison d’être anxieux. Mais je voyais ses doigts tapoter rapidement ses genoux et ses yeux aller et venir vers moi. Elle a pris sa boite de Mentos, a sorti un petit bonbon blanc, l’a mis en bouche, a bu une gorgée de son soda et m’a regardé en souriant. Puis m’a embrassé. Et dans sa bouche, derrière le pad thaï et le Fanta, pour la première fois, j’ai senti un goût différent. Un goût amer, un peu métallique, nouveau dans sa bouche, nouveau dans la mienne, comme un goût de médicament.

C’était une journée de début de printemps. J’étais sorti courir. Dehors, les bourgeons timides pointaient le bout de leur nez après s’être cachés tout l’hiver. Le vert des arbres resplendissait, la nature s’était mise sur son trente-et-un. Elle avait sorti ses plus belles parures et mis son meilleur parfum. Les jacinthes et les jonquilles embaumaient dans toute la ville. La journée aurait pu être belle. Je m’étais assis sur un banc. Et je pensais. À moi, à ma vie, à elle, à notre couple, bientôt un an, à ce que nous étions. Parce que finalement, qu’étions-nous? Moi, un ado, un mec banal, seize ans, presque dix-sept. Cheveux bruns, yeux bruns. Pas vraiment beau, pas totalement laid non plus. Un mec normal. Qu’est-ce qu’on peut être après tout à seize ans, presque dix-sept? Sans carrière passée ni histoires folles à raconter. J’étais vivant, c’est suffisant. J’étais rempli de rêves, d’envies, de colère, envers le monde, envers moi, envers les changements. J’étais amoureux aussi. Elle, c’était une fille, banale aussi quand on y pense. Cheveux blonds, yeux bruns avec des reflets verts. Dix-sept ans, quasi dix-huit, presque adulte et pourtant, encore enfant. En somme, nous étions banals. Mais nous étions amoureux. Et l’amour, ça nous rendait forts, ça nous rendait beaux, resplendissants même. Ça nous rendait fous aussi. Ça nous permettait d’être libres. Ça nous blessait. Voilà ce que nous étions. Nous étions blessants et blessés. Blessés par notre amour, par la vie aussi, comme chaque adolescent l’est quand il se rend compte que la vie en fait, c’est pas tout beau tous les jours, mais nous étions toujours ensemble, parce qu’ensemble nous étions nous. Mais ça, c’était avant.

Qu’est-ce que je suis devenue ? Devant moi, des médecins défilent. De leur bouche sortent des mots que je ne veux pas entendre : « Amphétamines, dangereux, cure de désintoxication, addiction, trop d’un coup ». Je vois les yeux de ma mère, remplis de tristesse et de honte. « Qu’est-ce que j’ai fait pour que ma fille devienne une droguée ?». Je sais que c’est ce qu’elle pense. Je ne sais pas, maman. Pourtant, j’ai fait attention. La première fois que j’ai pris le cachet, je voulais juste être forte. Et j’ai eu ce que je voulais. J’ai aimé cette force. J’ai aimé celle que j’étais avec cette drogue. Oui, je savais que c’était une drogue, que c’était dangereux. On me l’avait dit, une fois que j’aurais commencé, je ne pourrais plus m’arrêter. J’ai simplement pensé que je serais plus forte que cette petite pilule blanche. Mais cette puissance, maman, si tu savais. Cette puissance qu’elle m’a procurée, c’est jouissif. Je contrôle tout le monde, grâce à elle, je suis le maître de ma vie. Je suis forte. La plus forte. J’espère que tu comprends, maman.

Deux semaines sont passées. Je n’ai pas pu fêter mes un an avec Axel. Axel, mon Axel. M’en veux-tu? Avais-tu compris? Avais-tu remarqué? Deux semaines enfermée à l’hôpital. Deux semaines de sevrage. Les médecins ont l’air fiers de moi. Si ça continue, je sortirai la semaine prochaine. S’ils savaient. Je leur fais croire que je veux aller mieux, que je veux arrêter les amphétamines. S’ils savaient. Je ne veux pas arrêter. Je n’en ai pas l’intention. Sans mes bonbons, je ne suis pas quelqu’un de bien. Sans ça, je ne suis rien. Je suis banale. Je suis faible, sans énergie. Je suis comme eux, autour de moi, les médecins, les patients, les adultes, les enfants. Vivante, fatiguée, heureuse par moment, malheureuse souvent. Ils ne savent pas ce qu’ils ratent. J’ai besoin de ces médicaments pour être moi. Mais si je leur disais ça, aux docteurs, ils me regarderaient avec pitié, ils me feraient rester encore plus longtemps avec eux. Ils me disent que ce que je fais est dangereux. Que la dernière fois, j’ai failli mourir. Mais moi, je sais que ce n’était qu’un accident. L’erreur est humaine. Je connais mes limites maintenant, je n’en prendrai plus autant. S’ils savaient ce que je pense à cet instant.

Je respire l’air de dehors. Les oiseaux chantent. On est en avril. Après un mois, je suis enfin libérée. J’ai cru devenir folle. Les gens, là-bas, ils ne sont pas comme moi. Ils sont tous fous. Les médecins hypocrites, les patients fragiles. Mais je suis sortie de ce cauchemar. Je vais enfin pouvoir redevenir moi. Ma mère klaxonne, je monte dans la voiture. Arrivée à la maison, mon père m’attend, un sourire gêné aux lèvres. Mon petit frère me saute dans les bras. Au moins une personne qui semble heureuse de me voir de retour. Je dépose mon sac dans ma chambre. Rien n’a bougé. Mais je sais que ma mère a fouillé. Plus de trace de mes paquets de Mentos. Ding. Un message. Axel. « On se voit? » Il m’a manqué. Il est venu me rendre visite, une fois, quand j’étais là-bas. Puis je lui ai demandé de ne plus venir. Je ne voulais pas qu’il me voit dans cet état. Faible. Habillée en blanc de la tête aux pieds. Traitée comme si j’étais malade. Et surtout je ne voulais plus revoir ses yeux. Ses yeux remplis de pitié comme ceux des médecins. J’enfile une jupe, un pull, je mets du mascara, à gauche, à droite, et je sors.

On est assis sur un banc. J’ai la tête sur son épaule, il me tient la main. On ne parle pas. J’observe les passants. Certains marchent, d’autres courent, d’autres encore trottinent. Tout le monde vit, sans se soucier de nous. Puis je le regarde. D’un doigt, je suis les traits de sa mâchoire, je dessine le contour de ses lèvres, caresse ses joues. Il me regarde. Et il me demande: « Pourquoi tu ne m’as rien dit? ». Sa mâchoire se contracte, ô qu’ils sont laids les traits de la colère sur son doux visage. Je ne réponds pas. Il tourne sa tête vers les nuages. Et il continue:  « Tu aurais pu m’en parler, tu sais très bien que je suis là pour toi. » Et de nouveau, il me regarde. Dans ses yeux, l’attente d’une réponse. Mais je n’ai rien à lui dire. Je n’ai pas à me justifier. Ses sourcils se froncent. Il se fâche: « Ne me regarde pas comme ça, arrête. Je n’en peux plus. Je ne te reconnais plus. Qu’est-ce que j’ai fait ? Tu ne me parles plus, et ça, depuis longtemps maintenant. Quelque chose a changé depuis que tu as pris ces stupides médicaments. Parle-moi putain, pourquoi est-ce que tu ne me réponds pas? J’ai l’impression que je suis face à une étrangère. Avant, tu souriais dès que tu me voyais, tu m’appelais tous les soirs pour me raconter ta journée, tu venais courir avec moi, tes yeux pétillaient de vie. Où es-tu passée? En face de moi, je ne vois plus rien. Qu’es-tu devenue? ». Ses yeux sont humides. Je tourne les miens vers lui : « Tu ne peux pas comprendre. » Et de nouveau, ce regard. Ce regard que je hais tant, suintant de pitié. Alors je pars. Je ne peux plus le voir, je fuis cette fausse compassion, cette incompréhension qui m’entoure jour et nuit. Personne ne comprend, personne ne sait. Je ne peux pas sortir, je suis coincée, enfermée, écrasée par ces regards hypocrites. J’étouffe, tous ces gens ignorants m’étouffent, je ne sais plus respirer, j’ai besoin d’aide. Au secours.

Qu’est-ce que je suis? Je suis une ado. Incomprise. Dix-sept ans, presque dix-huit. Addict. Je m’en rends compte, maintenant. Folle. Je ne sais plus penser. Il a raison, je ne suis plus moi. Méprisable. J’avais de bonnes notes, une passion, la musique, un corps qui m’appartenait, un corps beau, rond, encore jeune. Je ne suis plus rien maintenant. Plus rien de tout ça. Je suis juste une coquille vide. De la peau et des os. Plus d’amis, plus de famille. Entourée de pitié. Effrayée. J’ai peur. Peur de moi. J’ai besoin de me calmer. Faible. Je suis trop faible. J’ai honte de moi. Pitié, que ça s’arrête, je ne peux plus, trop de pensées. J’avais tort, ils avaient raison. Je n’aurais pas dû faire semblant, pas dû sortir aussi tôt de l’hôpital. Je dois me calmer. Faible. Je marche, vers un endroit que je connais bien, trop bien. Faible. Je ne peux pas, mais j’en ai besoin. Faible, je suis trop faible, je ne peux pas être comme ça, je dois redevenir forte. Je tends un billet. Je prends le sachet. J’ai besoin d’énergie, je ne peux pas me permettre d’être aussi fragile. Je cours acheter une bouteille d’eau. Ma tête tourne. Je ne peux pas, je le sais, mais il le faut. Je transpire. Mon coeur bat si vite. Je dois me calmer.

J’ouvre le sachet, je le vide dans ma boite de Mentos. Puis je prends un petit bonbon, mes petits bonbons à moi, ma force. Je vois mon reflet dans la vitre du magasin, je me fais peur. Mes cheveux sont emmêlés, mon mascara a coulé. Je dois redevenir moi, je dois redevenir forte. J’aurais dû les écouter mais dans ma main, la petite pilule blanche m’appelle. Elle est si belle.

Le cinquième à Lucie Bollu

Louise n’avait jamais vu pareille explosion de couleurs. Dans son village, au fin fond de la campagne, les tons étaient harmonieux, s’adaptant au fil des saisons. Rose, jaune, orange et blanc défilaient en une palette infinie. Mais là, à Paris, tout semblait tellement plus vif, comme si Dieu avait gratté la couche de crasse qui ternissait le monde pour le remettre à neuf. Des étals où se mêlaient de frais coloris aux grandes affiches accrocheuses, ces pigments éclatants lui crevaient la rétine. Le Marché des Halles ne faillait pas à ses attentes, mieux, il les dépassait !

La carriole s’arrêta brusquement : ils étaient arrivés. Louise descendit prudemment de la charrette, réprimant tant bien que mal son excitation en pensant à sa belle robe du dimanche qu’elle ne devait absolument pas salir. Son père et elle étaient partis avant l’aube et il était déjà midi. Les deux lieues qui séparaient leur bourgade de Paris lui avaient paru interminables : les haltes forcées parce qu’une roue s’était prise dans la boue, le bringuebalement inconfortable… Et lorsque enfin ils étaient entrés dans la ville par le Pont-aux-Changeurs, ce n’était pas terminé : il fallait encore affronter les rues étroites par lesquelles des dizaines de charrettes tentaient de se frayer un chemin. Louise se tourna vers son père.

– Tu affrontes ça toutes les semaines, papa ?, siffla-t-elle, admirative.

– Oui, soupira-t-il. Allez viens, ‘faut pas trainer.

Mais alors qu’elle s’apprêtait à le suivre à travers le dédale de comptoirs, un gamin trop étourdi la cogna de plein fouet. Pour ne rien arranger, il agrippa sa robe de ses mains crasseuses, et celle-ci était à présent maculée de taches brunes. Loin de s’excuser, le garnement s’éloigna, continuant à jouer avec sa sœur.

Effarée, Louise regarda avec affliction sa plus riche possession. Son séjour à Paris commençait bien ! Un homme trapu s’approcha d’elle, suivi de sa femme, tête baissée.

– Veuillez excuser mon fils, mademoiselle. Vous connaissez les enfants à cet âge, ils n’ont rien dans la tête.

– C’est madame, répondit-elle, glaciale. Il serait judicieux qu’il ait un minimum de savoir-vivre à défaut d’être réfléchi. J’exige rembourse-

Son père agrippa son bras pour la tirer brusquement à l’écart. Louise leva un visage paniqué vers lui, ne comprenant pas ce qu’elle avait fait de mal.

– Ne t’approche plus jamais de cette famille, compris ? asséna-t-il. Puis, d’un ton plus fort, il cracha : ce sont des huguenots.

Les marchands et clients avoisinant avaient arrêté leurs activités pour fixer d’un œil peu amène les parents, qui se recroquevillaient. Les enfants, eux, continuaient leurs jeux, insouciants.

Des huguenots ? Louise se sentait bien sotte de ne pas comprendre ce mot.

– Des protestants. Reste loin d’eux.

Des protestants. D’un coup, cette famille ordinaire lui paraissait bien plus menaçante. Toute son enfance, on l’avait bercée dans l’idée qu’ils viendraient prendre son âme si elle n’était pas sage. Son village les abhorrait, et c’était ainsi qu’on l’avait élevée : dans la haine absolue de ces démons. A ses yeux, ces personnes étaient pires que des païens. Ils détournaient la religion pour en faire quelque chose de sale, de laid. Elle les regardait à présent avec un dégout profond, mêlé d’une colère sourde. En plus d’être des personnes de cette condition, ils étaient de surcroit des rustres malpolis. Décidément, Dieu ne pouvait rien faire pour eux.

En silence, elle suivit son père vers leur emplacement. Mais malgré l’aspect idyllique de la situation, Louise était maussade. Elle fixait, abattue, les dégâts sur sa jupe. Sa belle robe du dimanche, fichue ! Même en la lavant pendant des heures, elle était sûre que les taches ne partiraient pas totalement. Son mari n’allait pas être content, et Louise était sûre de ne pas en revoir une nouvelle avant des années. Après quelques heures de grommellement, son père finit par craquer :

– Ma Louise, va te changer les idées ailleurs, dit-il, exaspéré. Tu fais fuir les clients avec ton humeur de cochon.

Penaude, elle acquiesça, consciente qu’elle n’avait pas le choix. Elle s’élança donc dans la foule, un peu effrayée à l’idée d’évoluer seule dans cet univers inconnu. Mais petit à petit, elle se détendit, et porta à nouveau des yeux émerveillés sur ce qui l’entourait. Paris paraissait si moderne, si vivant à ses yeux de campagnarde ! Ebahie, elle écoutait avec ravissement les bribes de conversations alentour. On parlait de l’Edit d’Escouen, de la princesse Elisabeth et de Philippe II d’Espagne, des huguenots et du bon roi Henri II. Elle ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle entendait, mais s’émerveillait de l’érudition de ces gens qui employaient des mots savants.

Louise ne remarquait pas à quel point l’atmosphère était lourde. Si elle avait prêté une oreille plus attentive aux discussions du marché, elle aurait compris que l’ambiance n’était en réalité pas à la fête. Mais, inconsciemment, elle effaça cette impression pour idéaliser la ville, n’y voyant que sa face brillante et dédaignant son côté sombre. Elle s’arrêtait à chaque échoppe, bavardant quelques instants avec les vendeurs. Après un court moment de réticence compte tenu de sa condition de femme, ceux-ci se laissaient vite aller en voyant qu’elle était une fille de chez nous, comme ils disaient. Une fille des champs. Elle échangea aussi avec les passants, et tomba même sur quelques parisiens qui daignèrent lui conter leur quotidien. Aux Halles des Tisserands, au bout de la rue de la Tonnellerie, alors qu’elle bavardait avec un marchand court sur pattes, quelqu’un l’interpella. C’était le protestant, le père.

– Je voulais encore m’excuser pour ce matin. Puis-je vous offrir du tissu en dédommagement ? Il vient de Gand, il n’y a pas meilleure qualité.

Louise lança d’un ton claquant et sans appel :

– Non, merci. Je n’accepte rien des gens comme vous.

Elle tourna les talons, furieuse. Comment osaient-ils l’approcher ? Lui proposer ce tissu sali par leurs mains de pêcheurs ?

Peu à peu, elle se calma, et observa du coin de l’oeil la famille, maussade. Elle était très isolée, comme si le monde entier les évitait. La jeune femme fut soudainement frappée par leur normalité. Les deux filles et le garçon continuaient à jouer, alors que le père parlait à la mère, désappointé, mais pas surpris. Elle se détourna. Le carillon avait sonné six heures, il fallait qu’elle rentre.

Le lendemain, sa curiosité l’emporta. Elle avait passé la nuit à ressasser en boucle cette image d’une famille, protestante, certes, mais une famille quand même. Si j’avais vu cette famille dans la rue, aurais-je pensé qu’elle était comme ça ?, se répétait-elle. Non. Cette réponse simple l’effrayait plus que tout. Elle impliquait que, peut-être que son village avait tort, que son père, son mari, elle, se trompaient. Et elle n’était pas prête à voir ses convictions les plus profondes bouleversées. Dès qu’elle fermait les yeux, elle voyait ces enfants, et à travers eux, elle voyait les siens, Jacques et Jeanne. Elle ne pouvait s’empêcher de superposer leurs sourires, de comparer leurs rires. Ils jouaient aux mêmes jeux, faisaient des bêtises comme tous les petits, et s’amusaient avec rien. Le doute s’était immiscé dans ses pensées et ne les quittait plus.  

Il fallait qu’elle en ait le coeur net. Elle les aborda, penaude, d’un « Est-ce que je peux toujours avoir ce tissu gratuitement? ». Au fond de son âme, elle espérait que leur rencontre la conforterait dans ses sentiments haineux, mais ce ne fut pas le cas. Ils discutèrent longtemps, et Louise eut l’impression d’en apprendre plus sur elle-même que tout au long de sa vie. Elle connaissait leurs noms à présent. La famille Hotton. Suzanne et Jacques, les parents, et Marguerite, Pierre et Anne. A travers ceux-ci, elle visualisait les dizaines de personnes de son village qui les portait également. Que séparait Suzanne Hotton de la jolie Suzanne Caulier, son amie d’enfance au coeur d’or ? Que séparait la petite Marguerite de sa sœur favorite, Marguerite Taisne ? Tous ces visages connus se mélangeaient dans sa tête. Chacun avait une histoire, un vécu différent mais pourtant si semblable sous ce même prénom.

A la fin de cette conversation, la graine de doute avait germé, pour éclore en une pensée bien ancrée, aux pétales de paix. Elle ne voyait plus ces gens comme des monstres sanguinaires. Ils étaient humains, et c’était en les traitant comme tels qu’il fallait les conduire vers la voie sainte du catholicisme.

La fin du séjour arriva. Louise rentra dans son village, et reprit, mélancolique, sa vie d’avant. Elle endossa à nouveau son rôle de mère, épouse, paysanne et catholique. Mais elle fit toutes ces tâches avec un regard différent, changé par son séjour parisien. A présent, lorsque le curé faisait ses discours manichéens sur les protestants, ou encore quand les mères du village murmuraient que c’étaient ces démons qui étaient la cause de la mauvaise récolte, elle tiquait. Elle ne disait rien, encaissait en silence, mais dans sa tête, des idées faites de tolérance et d’amour se forgeaient, et un vif sentiment d’injustice grandissait.

Un jour, durant la messe, le curé annonça que Louise Dusart était convoquée. Rouge de honte, elle s’y rendit sans faire d’histoire à la fin de l’office. Ça allait faire jaser, si ça ne le faisait pas déjà.

Mais lorsqu’elle comprit de quoi on l’accusait, elle tomba des nues. Depuis son retour de Paris, on la disait changée, différente. Derrière son dos, on murmurait qu’elle était une sorcière. Elle aurait pactisé avec le diable au marché. C’était son propre père qui l’avait dénoncée, appuyé par son mari. Elle n’était pas étonnée de son époux, mais son père… elle avait toujours été une fille exemplaire, et sa préférée. Sa haine contre eux ne pouvait pas être plus forte que son amour pour son enfant, c’était impossible.

Louise n’en revenait pas. On l’accusait de sorcellerie… parce qu’elle avait essayé de comprendre des protestants ? C’était insensé. Mais après tout, notre Histoire avait-elle un sens ? Elle n’était faite que de bizarreries et de complots, de violence et de tromperies. Le vice était incrusté à jamais dans les sillons des terres, et les torrents de larmes du peuple ne suffisaient pas à laver nos pêchés.

Le seul mal qu’elle avait commis était d’avoir laissé le bénéfice du doute à des gens qu’elle détestait juste parce qu’on le lui avait inculqué. Si seulement ces personnes qui la jugeaient coupable avaient vu ce qu’elle avait vu, avaient observé ces individus qu’ils appelaient démons, elle était certaine qu’ils changeraient d’avis. Mais leurs esprits étaient trop étriqués, formatés à la haine et au rejet des différences. Ils ne comprenaient pas qu’ils étaient humains, que tout comme eux, ils riaient, pleuraient, priaient, aimaient. Elle avait pitié de leur ignorance et leur bêtise, qui leur empêchaient non seulement d’en apprendre plus sur les autres, mais également d’en apprendre plus sur eux-même. Ce n’est qu’au contact des autres qu’on devient meilleur, et s’enfermer dans ses apriori fait de nous une personne lâche et peureuse. La Terre est faite pour être en paix, et non pour être souillée de larmes et de sang. Dieu a créé les Hommes afin qu’ils vivent en harmonie, mais lorsqu’elle voyait leur incapacité à discerner leurs ressemblances, leur refus de se tendre la main, elle se demandait si ce monde était possible. Finalement, cet idéal n’était peut-être qu’un rêve, un joli conte qu’on se raconte pour se réconforter. Car tant que les Hommes seront des Hommes, le monde sera divisé, déchiré entre des sourds et des aveugles.

Sur ce tas de fagots enflammés, agonisante, Louise pensait à cette Terre que le Mal et la peur avaient grignotée jusqu’au noyau. Elle pensait à ceux qui avaient détourné les paroles d’amour de Dieu en paroles de haine. Elle pensait aux protestants, détestés pour être ce qu’ils sont. Elle pensait à ses enfants, qui grandiraient sans leur mère.    

Et puis soudain, elle ne pensa plus.

Le prix spécial de l’Echevine revient à Hadja Sagna et Stéphanie Owusu

Je fus réveillée de ma rêverie par mon professeur de chimie. Bien sûr toujours avec ce même regard dédaignant. Dès le premier jour de cours, j’ai bien senti que le courant ne passerait pas. Pourtant, elle m’avait l’air bien sympathique à la première approche. Jusqu’à ce qu’elle décortique mon prénom en transformant Kallyanna en Kenia. Ces deux prénoms n’ont aucun lien en commun. Néanmoins, je m’étais rassurée en me disant que l’erreur est humaine et que je pourrai également en faire sur la prononciation d’un prénom un jour. Puis ont suivi des remarques sur ma coiffure. Elle a déclaré que mes cheveux, qui étaient coiffés en couette, pourraient gêner ou encore perturber mes camarades de classe pendant leur apprentissage. Elle les qualifiait de choux-fleurs. Je l’ai plutôt perçu comme une humiliation à mon égard. Je me suis sentie mal tout au long de son cours. Depuis ce jour-là, je subis remarques sur remarques à propos de mes cheveux ou encore de mon style vestimentaire. Et cela depuis 5 ans maintenant. Une question que je me posais : qu’avais-je bien fait pour qu’elle me méprise autant ? Je participe bien en classe malgré que je n’excelle pas en chimie. Mais est-ce une raison de me rabaisser de la sorte devant la totalité de mes camarades ? J’ai pourtant essayé de l’expliquer à mon amie Liane, mais celle-ci n’avait pas encore écouté la fin de ma plainte qu’elle se mit à se moquer de la forme épatée de mon nez. De là, j’ai compris que la cause de tout cet irrespect à mon égard était dû à ma couleur de peau.

Mon père est décédé il y a 3 ans d’un cancer. Et 2 mois avant que la mort ne nous l’arrache, le médecin nous a informés du coût de son traitement. 20000 dollars, une somme colossale à nos yeux. Nous n’avions ni les moyens et étions coincés dans une situation précaire depuis maintenant 6 ans. Depuis que l’atelier de menuiserie familiale a fait faillite. Mon père ne trouvait pas de travail, et ma mère n’était que la technicienne de surface de la superette du coin. Un si petit salaire ne pouvait pas payer ces frais médicaux. Donc, sa mort fut si lente et douloureuse. Cela me déchirait le coeur, à chaque visite, de le voir allongé sur ce lit d’hôpital, la peau terne, des dizaines de machines branchées à son nez, son corps aussi froid que le sol carrelé de la salle d’opération. Et malgré toute cette souffrance, il gardait son âme vivace et infantile pour nous faire rire et nous remonter le moral ; moi son unique fille et la femme qu’il a chérie jusqu’à son dernier souffle.

Après son décès, ma mère a fait au début un déni total de la perte de son mari. Elle répétait constamment que Papa finirait par guérir et vaincre ce cancer. Mais le mal était déjà fait, Maman. Je m’inquiétais beaucoup car ma mère a toujours montré cette forte facette d’elle, réaliste et inébranlable. Et là, j’en découvrais une toute autre, sensible et vulnérable. Du haut de mes 15 ans, je ne pouvais pas réellement comprendre la gravité de la situation.
Un jour, alors que je venais de rentrer des cours, elle a essayé de mettre fin à ses jours. Je ne saurai pas mettre de mots sur la douleur que j’ai ressentie ce jour-là. Elle a rapidement été prise en charge par les pompiers cela lui a permis de rester en vie. A son réveil, elle a imploré mon pardon pour la frayeur qu’elle avait dû me causer et m’a répété ces mots : « Tu es le fruit de l’amour que nous nous portons avec Papa. Je t’aime plus que quiconque et je n’essaierai plus jamais de m’éloigner de toi ». Ces mots sont encore imprégnés en moi aujourd’hui car ils sont mon carburant et ma motivation de tous les jours. Ma mère est désormais tout ce qui me reste.
2 ans après ces moments tragiques, je faisais un stage au service de pneumologie dans le même hôpital où il avait rendu l’âme. Nous avons fait notre deuil. Il le fallait. J’étais en train de classer les documents que ma supérieure m’a confié jusqu’au moment où je suis tombée sur un dossier intitulé « Aides médicales ». Curieuse, je voulais connaître son contenu. En lisant la première page, mes sourcils se tortillèrent d’incompréhension. Il était indiqué qu’il était possible de bénéficier d’une aide financière pour les frais médicaux des personnes dans l’extrême nécessité. A la suite de cette découverte, j’ai appelé ma mère pour lui partager mes questions. Pourquoi Papa n’a alors pas fait de demande pour bénéficier de cet argent ? Le médecin a surement dû l’en informer ? Puis ma mère m’a avoué, honteusement, qu’ils avaient refusé sa demande, sous prétexte qu’il y avait des personnes avec des cas beaucoup plus graves . En revérifiant les dossiers, les personnes qui ont bénéficié de cette aide lors de cette année, étaient 2 patients d’origine française et canadienne. L’une était atteinte d’une tuberculose et l’autre patient venait d’être amputé de la jambe droite. Ils avaient pourtant les moyens de se payer un traitement. En quoi leur cas était plus grave que celui de mon père ? Et pourquoi cette patiente noire touchée par le cancer du col de l’utérus n’a pas été choisie ?
Pourquoi nous, les Noirs, n’avons pas les mêmes droits que les autres citoyens ?
En grandissant, je remarque, de plus en plus, autour de moi qu’être noir est un handicap social.

En 1985, Nelson, un jeune garçon de 16 ans, n’est pas rentré chez lui après les cours. Après quelques heures, ses parents morts d’inquiétude, préviennent la police et leur expliquent qu’il est sûrement arrivé quelque chose à leur fils. Les recherches débutent alors. On surveille toutes les agglomérations de la ville où il habite. Le lendemain matin, c’est une femme qui a retrouvé son corps inanimé et couvert d’hématomes dans une clairière. Il a été roué de coups avant de succomber. Les empreintes qui ont été retrouvées sur sa peau sont celles de Jack, un camarade mais aussi le fils d’un directeur, et Aaron, qui est également dans le même établissement. Ils ont été placés en garde à vue. Les parents de Nelson se demandaient ce qui avait bien pu se passer pour que ces deux adolescents leur arrachent leur fils. Nelson n’avait jamais eu de problèmes avec quiconque de son entourage. Il s’acharnait pour ramener de bons résultats scolaires dans le seul but de rendre fiers ses parents. Pourquoi méritait-il un destin si cruel ? A cause de la pression et du stress, Aaron avoua qu’avec Jack, ils ont essayé d’intimider Nelson mais celui-ci ne s’est pas laissé faire et s’est défendu. Les 2 jeunes garçons se sont alors déchainés sur lui. En lui lançant des remarques telles que « sale fils de nègre », « retourne manger des bananes », « va cultiver du coton, esclave ». Des mots qui lui ont sûrement causé plus de dommages psychiques que physiques.


Pourquoi toujours nous ?
Pourquoi George Floyd, un Noir Américain a-t-il été tué juste parce qu’il a été soupçonné d’avoir écoulé un faux billet de 20 dollars ?
Pourquoi cette jeune fille s’est-elle suicidée à cause des moqueries incessantes de ces camarades sur ces cheveux et sa peau qu’ils qualifiaient de « charbon » ?
Pourquoi les Noirs sont-ils toujours discriminés sur leur physique, leur trait de visage ou leur culture ?
Pourquoi nos cheveux ne sont pas qualifiés comme professionnel ?
Pourquoi nous tuent-ils ?
Pourquoi sommes-nous exclus de la société ?
Pourquoi mon professeur ressent-elle toujours le besoin de faire baisser mon estime de moi ?
Pourquoi mon père n’a-t-il pas été aidé par l’Etat ?
Pourquoi ma couleur de peau est-elle un handicap ?
A quoi ont servi tous ces siècles de lutte pour assurer nos droits si c’est pour en arriver là ?


Martin Luther King est un idéal pour moi. Un homme de caractère qui a su défendre ses principes, ses moeurs et ses idées. Son discours a propulsé le rêve de milliers d’Afro-Américains, dont moi. Et ce rêve commun est le rêve de la liberté.
Même si nous ne sommes plus attachés concrètement à des chaînes, nous ne sommes ni libres de nos actes, ni libres de nos choix.

J’ai peur. Peur pour le futur. Peur pour mes futurs enfants. Peur pour mon peuple. Peur pour ma mère. Peur pour moi. Car l’homme de couleur noir est le damné de la terre. Mais cette couleur de peau est mon identité, elle brille et raconte mon histoire. Elle est ma plus grande fierté et le plus cadeau que l’univers m’ait offert. Car cher homme noir, j’aime tout de toi depuis la boucle de tes cheveux. Battons-nous, notre dos contre le monde et ensemble, nous saurons montrer notre valeur.

Voilà ce que je suis. Une femme de couleur. Une femme noire.

Le prix spécial de la Bibliothèque Sésame à Lucie Trouwaen

Ça fait maintenant trois jours que l’accident est survenu. Trois jours que je vais à l’hôpital dès la fin des cours. Trois jours que je passe de la chambre au restaurant de fortune installé pour les proches des patients. Trois jours que j’attends des nouvelles de grand-mère. Et trois jours que je m’inquiète. J’essaye de me rappeler la nuit de l’accident, mais tout est tellement flou. Néanmoins quelques bribes de souvenirs me reviennent petit à petit.  

Nous étions en voiture, nous roulions à du 75 km/h avec du Mickael Jackson à fond. Puis un camion, un bête camion. Il nous fonçait dessus. Le conducteur avait l’air possédé. Et puis plus rien, un blanc avec des sirènes en fond sonore. Plus tard, j’ai appris que ses freins avaient lâché. On m’a répété que ce n’était qu’un accident. Pourtant, je lui en veux. Enfin, c’est ce que j’ai pensé au début. En vérité, c’est à moi que j’en veux. Pourquoi ne l’ai-je pas écoutée, elle m’avait pourtant déconseillé cette route. Et elle, que pense-t-elle, m’en veut-elle ? Je donnerais n’importe quoi pour qu’on échange les rôles, que ce soit moi à la place du passager, que ce soit moi dans ce lit, chambre 208, que ce soit ma vie qui ne tienne plus qu’à un fil. Je m’en veux tellement.  

Enfin ! Je l’ai reçu, je viens de recevoir ce fameux appel. Ma grand-mère s’est réveillée8 Après trois jours de coma artificiel, ils ont commencé à recevoir des signes de réveil. Ça a commencé par des petits mouvements de doigts. Puis, cette nuit, des grimaces, de temps à autre. Ils n’ont pas su expliquer ces mouvements, jusqu’à ce que Mamie avoue s’être jouée des médecins avant de leur faire part de son réveil. Je reconnais bien là ma grand-mère, il n’y a qu’elle pour jouer de tels petits tours. Je parie qu’elle a bien dû s’amuser cette nuit, chambre 208. En arrivant à l’hôpital, j’ai senti que quelque chose était différent. Je n’ai pas pris le temps de demander plus de nouvelles aux médecins, je me suis directement dirigé vers sa chambre. Je ne sais pas pourquoi mais avant de rentrer, je me suis tenu quelques secondes devant la porte, avec la boule au ventre, comme si le pire pouvait encore arriver. Ces quelques secondes ne se sont pas éternisées, j’étais pressé de voir comment elle allait. La première phrase que ma grand-mère m’a adressée m’a paru si irréelle que j’en suis resté sans voix pendant un instant. Je ne savais pas comment assimiler ces quatre petits mots, « Bonjour, qui êtes-vous ? ». Était-ce une nouvelle blague de sa part ? Je me suis tourné vers l’infirmière qui m’a regardé d’un air désolé et j’ai vite compris. Ma grand-mère ne me reconnait plus.  

Depuis la mort de mes parents, Mamy est la seule personne présente pour moi au quotidien. Elle s’occupe de moi comme si j’étais son fils. Ma grand-mère est la personne que nous rêvons tous d’avoir dans notre vie pour nous soutenir, pour nous motiver ou pour nous consoler quand notre petite amie nous quitte pour un sportif sans cerveau. Je peux tout lui dire sans craindre son jugement. Et puis elle me fait rire, oh oui, elle me fait rire, elle sait toujours quoi dire pour faire apparaître un sourire au coin des lèvres de quelqu’un.  

L’idée de la perdre ne m’a jamais effleuré l’esprit, certes, elle a déjà un certain âge, mais rien de bien plus inquiétant. Enfin, jusqu’à la semaine dernière, en tout cas… J’avais 6 ans quand mes parents ont eu un accident de la route, j’étais présent dans la voiture à ce moment-là. On m’a toujours défini comme un miraculé, alors que ce n’était pas le cas, je ne le voyais pas de la sorte, en tout cas. Quand les policiers ont appelé oncles, tantes, marraine et parrain, la seule personne qui a bien voulu m’accueillir a été ma grand-mère. Grâce aux aides financières du gouvernement, qu’ils nous envoyaient pour alléger leur conscience, je suis allé voir plusieurs psychologues. Mais rien n’y faisait, retourner sur la route était impossible pour moi. Ma grand-mère est la personne qui m’a convaincu de combattre ma peur de reprendre une voiture, et maintenant, 15 ans plus tard, cela se retourne contre nous. C’est à croire que je suis maudit. 

       Je reprends mes esprits, me voilà de nouveau dans la chambre miteuse, je n’ai pas bougé. Mon monde s’est écroulé, comme si tout avait changé en l’espace d’un instant. Tout est devenu triste, noir. Ma grand-mère me regarde toujours avec cet air interrogatif. J’ai juste envie de lui crier, « C’est moi ! » « C’est moi, Anthony, ton petit fils ! » De lui prendre la main, qu’elle se souvienne de moi. J’en ai besoin.  

      À la maison, en allumant mon ordinateur, la première chose que j’ai tapée dans la barre de recherche a été : « Perte de mémoire à la suite d’un coma ». Cela m’a fait drôle de l’écrire, de mettre des mots dessus. Ce n’est donc pas un rêve. Les articles qui sont apparus sur mon écran étaient tous plus longs et plus effrayants les uns que les autres. Néanmoins, j’ai trouvé un site rempli de témoignages de patients atteints de pertes de mémoires ou des familles, amis concernés. Certains m’ont beaucoup touché, ils m’ont redonné espoir. Apparemment, la mémoire est un muscle, il faut tout le temps l’entrainer. C’est ça que je devrais faire, lui faire revivre les bons moments, lui rappeler qui je suis, qui nous sommes.  

        Et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans une chambre d’hôpital dès que le moindre moment de libre se présentait, à parler avec une vieille dame, qui n’arrive toujours pas à se souvenir de moi. J’ai commencé tout doucement pour la mettre en confiance, …lui prendre les mains, lui expliquer et lui narrer ma vie, le fait qu’elle a toujours été là pour moi, mais elle me regarde toujours avec ce petit regard innocent, perdu.  

        Un mois vient de s’écrouler, les feuilles jaunes et oranges tombent des arbres. L’automne, ma saison préférée. C’est sur mon chemin quotidien que ça m’est revenu : comment est-ce que j’ai pu oublier nos rituels des soirées d’automne ? Une tasse de thé, saveur fruits des bois, avec un cookie que nous achetions à la boulangerie au coin de notre rue, assis devant la télévision à critiquer tout le monde. C’est ça la solution à mon problème, du thé, une télévision et un cookie. Après un petit détour, je suis arrivé dans sa chambre. Sans trop parler, j’allume la télévision et je nous prépare une tasse de thé toute chaude. Je lui tends un cookie, que je viens d’acheter, et je m’assois. Je m’assois dans le fauteuil, et je commence à critiquer. Je remarque bien qu’elle est dans l’incompréhension, même si elle prend assez vite part au jeu, comme si c’est un automatisme. Nous sommes restés comme cela pendant des heures, comme au bon vieux temps. Sur le chemin du retour, je n’arrive pas à effacer le sourire qui s’est dessiné sur mes lèvres. Plein d’idées me viennent, tous mes souvenirs jaillissent de mon esprit en un temps record.  

        Aujourd’hui, je n’ai pas cours, je décidé d’amener Mamy au bowling. Quand j’avais 10ans, nous y sommes allés pour mon anniversaire, nous avions tellement ri ce jour-là que j’en avais mouillé mon pantalon. Nous sommes tous les deux officiellement mauvais à cette activité. Depuis cet anniversaire, nous y sommes retournés chaque année et nous avons toujours autant rigolé. Je sais que je suis sur la bonne voie, je comprends bien sur son visage qu’elle est troublée par la situation, comme si la scène lui était familière. Et puis, au fur à et à mesure, je sens bien qu’elle se sent à l’aise avec moi, elle a commencé 
attendre ma visite, à retrouver une place dans ma vie.  

         Et c’est comme cela que chaque jour, après les cours, nous revivons une histoire ensemble. Nous redessinons les souvenirs qui ont le plus influencé notre relation : nos escapades en kayak, nos séances de cinéma, que nous passions à manger du pop-corn sucré, ou même nos après-midis promenades à la campagne, durant lesquelles nous inventions des jeux à réaliser sur le chemin, comme suivre une couleur prise de notre choix pendant le trajet. Étonnamment, ce sont les détails qui ont le plus marqué Mamy, je sais qu’elle essaye de se souvenir. 

Un an s’est déjà écoulé, ma grand-mère n’a peut-être pas encore recouvré la mémoire, mais nous avons retrouvé notre ancienne relation, je peux même presque dire que les choses se sont améliorées. Elle est redevenue la personne présente à mes côtés, avec un sens de l’humour aussi extraordinaire. J’ai toujours su que nous avions chacun besoin l’un de l’autre et je suis heureux que malgré cet accident nous n’ayons pas été séparés, que nous nous soyons retrouvés.  

Un an depuis l’accident, un an que ma grand-mère, la personne qui compte le plus à mes yeux, a perdu la mémoire, un an que nous rebâtissons nos liens perdus, un an que nous recréons notre histoire dans la bonne humeur. 

Le prix spécial de la Compagnie Albertine à Nouha Qahoui

Elle était encore en train de dessiner. Il devait être 1h du matin mais elle ne semblait toujours
pas fatiguée. Seule devant son bureau , éclairée par la faible lumière d’une bougie.J’ai pas de temps à perdre, se disait-elle
Elle avait un objectif bien précis, elle en rêvait tous les jours. Elle s’encourageait un
maximum.

C’est beau, mais c’est pas assez bien. Je recommence, se jugeait -elle

Reste simple , renchérit-elle.
Elle froissa la feuille, la jeta dans la corbeille et en reprit une nouvelle. Elle commença par
dessiner une chemise simple qu’elle coloria en brun clair puis s’attaqua aux accessoires et aux
broderies. Elle cherchait à combler tous les détails et s’assurait de n’en oublier aucun.
Puis, elle ajouta un pantalon de tailleur marron.

Ah ! je tiens enfin quelque chose ! , se réjouit-elle
Soudain , elle entendit un bruit. Son sang se glaça. En une fraction de seconde, elle souffla sur
la bougie et se blottit dans son lit. Elle attendit et ouvrit grand les oreilles.
Rien.


Elle finit par s’endormir.


  • Eunhee ! Je ne t’ai pas vu ce week-end. Où étais-tu ?
  • Je travaillais chez moi
  • Ne me dis pas que tu n’as toujours pas renoncé à ce foutu projet ?
  • Non Lee et je ne compte pas y renoncer
  • Tu sais très bien que c’est impossible ! Tu reprendras le travail de tes parents. Comme
    tout le monde. C’est comme ça.
  • Je m’en fiche pas mal , je n’y renoncerai pas. Je deviendrai styliste. Peu importe le
    temps que ça prendra.
  • Eunhee… tu sais très bien que ce n’est pas qu’une question de temps , c’est bien plus
    complexe que cela.

La cloche sonna. Lee lança un regard désespéré à Eunhee avant de s’avancer lentement vers la
porte de l’école.

Eunhee se retrouva seule. La routine de l’école lui donnait la nausée. Elle n’avait qu’une envie : rentrer chez elle et continuer ses croquis. Pendant la récréation, elle reprit une feuille et commença à gribouiller.

Eunhee, tu dessines encore ?
un groupe de filles s’était avancé face à Eunhee. Lee était avec elles.

  • Regardez cette pauvre fille, elle pense vraiment qu’elle va devenir styliste, dit l’une d’entre elle d’un ton méprisant

Elles se mirent toutes à rire.

Eunhee ne répondit pas. Elle n’avait rien à répondre et d’ailleurs elle ne voulait plus répondre. Elle préférait continuer son croquis et oublier leurs existences. Seule la feuille devant elle lui donnait une lueur d’espoir. C’était sa bombonne d’oxygène. Son unique alliée.

Une fois chez elle, Eunhee commença son travail habituel. Elle pouvait enfin passer à la prochaine étape. Elle avait acheté quelques tissus pour commencer à coudre les modèles qu’elle avait imaginés. Eunhee était toute excitée devant la panoplie de tissu qu’elle possédait.
Son projet devenait de plus en plus concret.


Elle ne perdit pas de temps , elle prit tous son matériel de couture puis commença à découper , coudre , broder avec une telle motivation qu’elle ne vit pas le soleil se coucher. Peu importe ce que son entourage lui disait , elle était déterminée. Prête à tout pour réaliser son rêve et débuter une carrière de stylisme.

Les journées passaient et elle réussit à confectionner toutes les tenues qu’elle avait imaginées. Robes, jupes , tailleurs, ils y en avait pour tous les goûts.

Dernière étape : la vente

C’est ainsi qu’elle commença à s’intéresser à l’emballage de ses vêtements et aux prix. Tout était enfin prêt. Rien ne pouvait l’arrêter.

Soudain, elle remarqua une lumière rouge dans sa chambre qui ne cessait pas de clignoter. Elle s’avança vers cette lumière étrange qui se trouvait près de la fenêtre. C’était une caméra.

Elle était observée.

Elle ne savait plus quoi faire. Elle était comme paralysée. Il était inutile de fuir : ils savaient tout.

On toqua à sa porte de manière insistante. Elle avait peur de ce qu’il pouvait arriver. Elle ne contrôlait plus ses gestes. Elle essaya de tout cacher mais il était trop tard. Ils étaient déjà entrés.

  • Embarquez la ! , cria un homme à ses collègues
  • Je suis fini, gémi-t-elle

Trois policiers armés étaient rentrés chez elle. On la déposséda complètement. Matériel de couture, tissu , emballage , ils ont tous saisis. Tout se passa très vite. Elle n’avait même pas le temps de comprendre ce qu’il se passait. On l’emmena immédiatement au poste de police le plus proche

  • Eunhee Park- 18 ans-habitante de Pyongyang- fréquente l’université Kim Il-sung. Parents : Jae et Shin Park, c’est bien cela ? , interrogea l’agent qui se tenait face à Eunhee.
  • Oui, répondit Eunhee

Elle se trouvait dans une salle insonorisée . Il n’y avait aucune fenêtre, les murs étaient noirs.
La lumière d’une lampe aveuglait Eunhee. L’agent de police alla chercher un papier puis
s’adressa à elle.

  • Des personnes sont venus nous alertées que vous vouliez vous lancez dans une activité marchande. Est-ce vrai ?
    Eunhee ne répondit pas. L’agent ne semblait pas surpris.
  • Vous préférez garder le silence, très bien. Sachez que plusieurs personnes nous ont avertis de vos pratiques et nous vous avons espionnée pendant plusieurs semaines.
    Eunhee se rappela du jour où elle dessinait ses modèles. Le son qu’elle avait entendu n’était donc pas une hallucination.
  • Vous êtes en état d’arrestation pour activité marchande contraire à la loi de Kim Jong-Un .
    L’agent prit une seconde feuille.
  • L’article 25, paragraphe 5, ligne 3 stipule que « toutes les activités marchandes rentables qui ne sont pas héritées et n’ont pas de relations politiques sont interdites ».
    Aviez-vous connaissance de cette loi ?
  • Oui ,répondit Eunhee
  • Connaissez-vous la sentence que réserve le gouvernement à ce genre de pratique ?
  • Oui , répéta-t-elle
    Un autre agent est entré dans la pièce et a chuchoté quelque chose à l’oreille du policier qui interrogeait Eunhee.
  • Vos parents veulent vous voir, dit le policier
    Eunhee vit ses parents. Elle avait le coeur serré. Elle voulait les prendre dans ses bras et oublier toute cette histoire.
    Sa mère avait les larmes au yeux. Elle essaya tant bien que mal de convaincre les agents de police.
  • Nous somme une famille qui a toujours respecté les règles, ayez pitié d’elle s’il vous plaît, elle ne sait pas ce qu’elle fait, sanglota la mère de Eunhee.
  • Votre fille vient tout juste d’avouer qu’elle connaissait les lois.
    La mère de Eunhee perdit son sang-froid.
    Elle hurla sur sa fille.
  • Comment tu peux être aussi égoïste ! Pourquoi je n’ai pas le droit d’avoir une fille comme tout le monde ? Pourquoi il fallait que tu t’opposes aux règles ? Tu n’as pensé qu’à toi ! Que va-t-on devenir moi et ton père ? Partout, on nous traitera de mauvais parents ! t’y a pensé à ça ? s’écria-t-elle
    On sorti la mère de Eunhee qui était devenue totalement hystérique.
    Le policier s’adressa de nouveau à Eunhee.
  • Avez-vous quelque chose à dire pour votre défense ?
  • Non monsieur l’agent , dit-elle en baissant les yeux
    Elle connaissait parfaitement le sort qui l’attendait. Avec un peu de chance, elle ne sera pas exécutée et sera seulement condamnée au travaux forcés à vie. Rien ni personne n’échappait à la dictature de Kim Jong-Un. Plusieurs questions fusaient dans sa tête : Qui l’avait dénoncée ?
    Lee ? Le groupe de fille ? Cela n’avait plus d’importance. Elle ne les reverra surement jamais.

  • Eh toi ! Oui toi , la petite. T’as l’air jeune pourquoi t’es là ? J’ai le sentiment que de plus en plus de jeunes entrent en prison, une femme assez maigre vêtu d’une uniforme grise s’adressa à Eunhee.
    Eunhee prit une grande inspiration et sourit.
  • Ce que je suis ne correspondait pas à ce que nous sommes.

    Fin.

Et enfin le prix spécial du président du jury a été remis à Malak Ismaïli

Ce que je suis c’est l’image de moi même que je donne pour m’intégrer et dire, nous sommes.
Ce que je suis c’est l’amour de mes parents, qui a survit en moi.
Ce que nous sommes c’est cette famille qu’on forme issue de l’amour trompeuse qu’ils ont cru ressentit l’un pour l’autre.
Ce que suis c’est l’amour du monde qui m’entoure.
Ce que nous sommes c’est cet amour qui réuni les âmes qui diffèrent, mais qui finissent par ressentir le même amour.
Je suis aussi toute la haine que j’ai vu et ressenti et ce que nous sommes c’est cette haine qu’on ressent à travers de nos vies et qu’on choisit de soit partager ou oublier.
Ce que je suis c’est le bien que j’ai vécu, les bons souvenirs de mon enfance que j’ai jamais envie d’oublier en n’importe quel circonstance.
Ce que nous sommes c’est le bien, et le mal qu’on a vécu, les mauvais souvenirs qu’on arrive jamais à oublier mais par lesquels ont apprend à être meilleurs, à être ce que nous sommes.
Ce que je suis c’est l’envie de vivre et ne jamais oublier, ce qui me rend ce que je suis.
Ce que nous sommes c’est nos différences qui nous rapprochent pendant nos vies.
Ce que je suis c’est une amplitude d’émotions que j’apprends à apprécier, les bonnes et les mauvaises.
Ce que nous sommes c’est un partage de ces plusieurs émotions, et ces émotions sont ce qui nous fait continuer de vivre.
Ce que je suis c’est la vie, une expérience dont je dois immense gratitude.
Ce que nous sommes c’est cette vie, qu’on se donne par nos corps, notre passion, et tant d’émotions chéries.
Ce que je suis c’est une âme, que je dois garder protégée et ne donner qu’à ceux qui veulent l’aimer, d’un amour qui n’est pas dompté que de désir aveugle, ni de simple idée de ce que je ne suis pas.
Ce que nous sommes c’est nos âmes, qui balancent le bien et le mal, qui se réunissent soit par un amour véritable pour les chanceux, ou un désir aveuglé qui finira par nous rendre malheureux.
Bien que je suis de si bonnes choses, je suis aussi tout le mal qui les entoure, que j’utilisais pour les protéger en voulant les garder pour toujours, ces bonnes choses, ces bonnes émotions.
Ce que nous sommes c’est ces bonnes choses perdues, à force de vouloir les protéger, le mal de ne pas se faire aimer après, ne fait que se multiplier.
Ce que je suis c’est la peur de se faire aimée, je suis des mûrs que j’établis, par peur de ressenir enfin, toutes les bonnes choses. Mais finir heurtée, parce que je me suis beaucoup trop attachée.
Ce que nous sommes c’est les gros murs qu’on établi, pour éviter de trop donner, trop ressentir, trop aimer, et finir que par un vide immense, un mélange de peine, et de tristesse, par le fait d’être trahis par les personne avec qui on s’est vraiment montrés, montré ce qu’ont étaient.
Ce que je suis c’est le courage que j’ai appris, le courage d’arrêter de tout contrôler, tout vouloir protéger, parce qu’il faut bien avoir ressenti les mauvaises émotions pour après ressentir ces bonnes choses, ces bonnes émotions
Ce que nous sommes c’est ce courage qui on espère, nous mènera à continuer de vivre en ressentant tout ces émotions du monde, apprendre à les apprécier chacune si différente, si importante, pour vivre.
Ce que je suis, c’est un vide, un vide immense qui cherche à se remplir par toutes les belles émotions du monde, que je passe mes jours à chercher, toutes les belles âmes et les belles expériences qui m’apprennent tant de choses sur ce que je suis.
Ce que nous sommes c’est ce vide immense, qu’on se réveille chaque jour pour remplir, à travers les merveilles qui nous ont été données.
Qu’on apprends tout doucement à apprécier mais que quand c’est trop tard, parce qu’on a passé tout ce temps a vouloir se remplir, à chercher quelqu’un ou quelque chose pour nous remplir, nous faire vivre.
Ce que je suis c’est la joie et le bonheur d’avoir tant de bons amis, que j’ai retrouvée, que j’ai appris à aimer, avec qui j’ai baissé mes murs et me suis enfin montrée.
Avec qui je suis si redevable d’avoir trouvée.
Ce que nous sommes c’est plusieurs âmes différentes mais les mêmes, qui ont vécus l’amour, la haine, la peur, le vide, la vie, une amplitudes d’émotions belles et mauvaises, tout l’ensemble de ce que j’ai vécu, ce qui m’a rendue ce que je suis.
Et nous sommes ces âmes qui se sont retrouvées, et depuis, on ne s’est plus jamais quittées.
Ce que je suis c’est tous ces mots que j’écris, qui vous expriment mes ressentis, à travers ma vie. Toutes les expériences que j’ai vécu, les bonnes et les mauvaises, tout ce qui m’a construit, tout ce qui m’a rendu la personne que je suis maintenant.
Ce que nous sommes c’est de différentes versions des mêmes ressentis, à travers nos vies. On a tous vécus des expériences si différentes, bonnes et mauvaises, qui nous rendent ce que nous sommes, les personnes qu’on est maintenant, les personnes qu’on veut devenir, pour nous-mêmes et pour les autres.
Ce que je suis c’est la personne qui veut jamais oublier tout ce qu’elle a vécu, parce que c’est de quoi j’écris, de quoi j’imagine, de quoi je vis, de quoi je ressens.
C’est ce que je veux devenir, ce que je veux ressentir.
Ce que nous sommes c’est de différentes version de ce que je suis, des versions qui sont soit les mêmes, soit différentes ou complètement opposées.
Des personnes qui veulent devenir, des personnes qui veulent soit se rappeler de tout, soit tout oublier à tout pris.
Ce que je suis les mots que je donne à autrui, les mots qui ont un pouvoir immense qui peut soit apaiser son âme, soit la détruire.
Ce que nous sommes c’est les mots qu’on s’échangent à travers nos vies qui résultent à tous nos émotions, les plus chéries et les plus détestées. Ces mots ont tout l’impact qui nous rend ce que nous sommes.
Ce que je suis c’est ma façon de ressentir une infinités de sentiments, de voir la vie avec tant de couleurs à travers mes yeux, du moins essayer. Même quand cette expérience de vie n’est pas si positive, j’essaye de mon mieux de colorer la vie des personnes que j’aime.
Ce que nous sommes c’est une gamme de façons de ressentir, la vie à travers nos yeux, nos coeurs, et nos âmes. La voir autant qu’amour qui nous enveloppe, ou de peine qui nous brise.
Ce que je suis c’est ma manière de penser, ma philosophie de vie, ma façon apprécier, ma façon d’aimer, ma façon de détester, ma façon de pleurer, ma façon de sourire, et de rigoler.
Ce que nous sommes c’est nos manières de pensées, chacune différentes , nos philosophies de vies si uniques les unes par rapport aux autres, nos façon d’apprécier, nos façons d’aimer, nos façons de détester, de pleurer, de sourire, et de rigoler.
Ce que je suis c’est la fille de mes parents, l’amie de mes amis, la petite fille de mes grand-parents, l’élève de mes professeurs, je suis la vie et la mort, je suis tout ce que j’apprends à être, ce que je veux être, ce que je m’intègre pour être.
Ce que nous sommes c’est nos parents, nos amis, nos grandparents, les élèves, les professeurs, la vie et la mort, on est tout ce qu’on veut être, tout ce qu’on apprends à être, ce qu’on s’intègre pour être, montrer aux personnes autour de nous, ce que nous sommes.
Ce que je suis c’est la fierté d’être construite par le monde et les expériences qui sont présents à travers toute ma vie pour m’apprendre à chaque fois, à mieux la vivre autant que ce que je suis.
Ce que nous sommes c’est cette fierté qu’on doit ressentir, la fierté d’exister, d’être nous-mêmes dans ce monde, d’avoir été construits par les différentes expériences présentes à travers toutes nos vies pour nous apprendre à mieux vivre autant que ce que nous sommes.
Ce que je suis c’est une seule vie, que je dois vivre le plus possible, une seule expérience remplie de tout ce que je vous ai raconté, dont je suis tant reconnaissante, une seule, que je dois vivre avec toutes les émotions de l’univers, que je dois vivre avec passion, jusqu’à mon dernier jour.
Ce que nous sommes c’est cette seule vie, une seule expérience qu’on a, qu’on semble d’oublier qu’elle est unique, que ça pourrait être la dernière, dont on doit vivre avec toutes ses émotions, jusqu’à nos derniers jours.
Ce que je suis c’est tout ces mots qui me décrivent, décrivent ce que je suis et ce que nous sommes.
Je suis.
Nous sommes.

Armel Job
Siham Haddioui, Hadja Sagna et Stéphanie Owusu

Un énorme merci également à tous nos partenaires, hommes et femmes engagé.e.s qui ont permis que cette journée de remise de prix soit une véritable réussite: La Bibliothèque Sésame, la Maison des Arts, la librairie A livre ouvert, le Fonds Victor, la Maison Autrique, le théâtre Les Tanneurs, le théâtre Wolubilis, le Rideau de Bruxelles, le Théâtre National, les Riches Claires, le théâtre Le Public, le théâtre des Martyrs, Anne-Catherine Chevalier, Anne-Louise Uyttendael, Stéphane Dessicy et Hélène Gilles.

Régulièrement, les textes participants seront lus par des comédien.ne.s et mis sur le site. Venez jeter un oeil et tendre l’oreille.

Lu par Sandrine Bonjean
Lu par Olivia Goffin
Lu par Christian Crahay
Lu par Olivia Goffin
Lu par Itsik Elbaz
Lu par l’auteure
Lu par l’auteure
Lu par l’auteure
Lu par Geneviève Damas
Lu par Isabelle Wéry
Lu par Geneviève Damas
Lu par Sandrine Bonjean
Lu par l’auteure
Lu par Emmanuel Dekoninck
Lu par l’auteure
Lu par Olivia Goffin
Lu par Nathalie Stas
Lu par l’auteure
Lu par Inès Adjibi
Lu par Olivia Goffin
Lu par Inès Adjibi
Lu par Pietro Pizzuti
informations pratiques