Compagnie Albertine
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Remise des prix du concours d’écriture

Pour des raisons sanitaires liées au COVID, la remise des prix s'est déroulée virtuellement.
Félicitations à tous les lauréats et participants pour leur talent et leur créativité.

Agenda

mardi 24 novembre 2020
à 17h sur Jitsi
demander le lien à evenement
Bibliothèque Sésame

Boulevard Lambermont 200,
1030 Schaerbeek

Jury

Le jury présidé par Alain Berenboom, a annoncé le palmarès des lauréats et des extraits des nouvelles primées ont été lus par les membres du jury: Mélisande Fauvet de la Bibliothèque Sésame, Geneviève Damas, auteure et comédienne, Alain Berenboom, écrivain et avocat et Sandrine Bonjean, comédienne et metteur en scène.

Palmarès

Prix spécial du jury: Lila Jeanjot de l’école Singelijn pour Somnium caelium

 » Mes jambes avancent toutes seules. Ce trajet, je pourrais le parcourir les yeux fermés. Peu importe le nombre de temps à passer ici, je ne peux m’y habituer. Ces couloirs blancs m’oppressent. L’odeur si particulière de ce lieu me monte au nez et me donne la nausée. Non, décidemment je n’aime pas cet endroit. Mais je dois passer par là pour le rejoindre. Je trouve enfin le bon couloir et marche jusqu’à cette porte. Il me suffit d’un pas pour la franchir mais je n’y arrive pas. Mon corps commence à trembler, je ne peux m’arrêter. Je m’accroupis devant la porte et essaye de reprendre mes esprits. Après cinq minutes j’arrive enfin à retrouver le contrôle de mes émotions. J’exhale un bon coup et rentre dans la pièce. »

Prix coup de cœur du président du jury, Alain Berenboom: Esma Sen de l’Athénée Fernand Blum pour Le monde d’aujourd’hui, d’hier et de demain

Prix de la nouvelle la plus en phase avec l’actualité: Ioan Cappele de l’école Singelijn pour Deus ex natura

En ce 467 ème jour de fin, Dieu dit aux arbres de se réveiller. Enfin ceux qui avaient encore la chance d’être là en ces temps apocalyptiques. Du moins c’est ce qu’avaient pu prédire les derniers chrétiens retranchés dans les bunkers du Vatican, je dis bien prédire, car la Bible était en avance sur son temps, pour une fois. Les dragons, les nuées d’insectes, le retour des morts ; tout ça les êtres humains en firent bel et bien l’amère expérience lors de la fin. Et puisque la fin était bel et bien là, et que ce que les Chrétiens avaient prévu depuis 2000 ans semblait se réaliser, défiant toute logique, alors tout le monde les crus. Bien sûr une minorité sceptique tenta de rationaliser tous ces événements mais ils eurent beaucoup de mal à se faire entendre sans même parler de leur survie. Il est vrai qu’il ne leur restait pas beaucoup d’énergie à consacrer à la véracité des débats eschatologiques. Passé un certain stade d’état de choc, maintenir son homéostasie ne peut nécessairement plus s’embarrasser de joutes intellectuelles aussi futiles que de savoir si, oui ou non, les temps messianiques et leurs prophéties parlaient bien de la réalité ou s’il s’agissait juste d’une coïncidence. Et que tout ce qui arrivait suivait bien, malgré les apparences, un processus de cause à effets, que la science pourrait toujours expliquer.

La science !

En ce 467 jours de Fin, l’éco-eschatologiste Sun Liu se réveilla très tôt, comme un peu tous les jours de fin du monde. Si, dans le passé, l’avenir appartenait à celui qui se levait tôt, il était ici plutôt question de survie, on l’aura compris ; personne n’était en sécurité face à ce déclenchement d’événements inconnus, si bien que si vous ne vous réveilliez pas à ce moment-là, vous risquez de ne plus du tout pouvoir le faire. Ainsi, Liu se leva dans sa cellule de 5 m2 comme les 40 000 autres individus vivant dans l’énorme complexe antiatomique de la province chinoise du Fujian. Il s’habilla machinalement de sa combinaison et se regarda longuement dans le miroir. La maladie avait encore avancé sur son visage, couvrant maintenant la moitié de celui-ci. C’était lors du 234ème jour de Fin, celui qui fit plus d’un milliard de victimes à travers le monde, décimant en particulier les habitants la surface de l’Asie. Il se rappela une fois de plus du déluge, de ses milliers de formes noires dans le ciel s’abattant sur terre avec une puissance divine monstrueuse, détruisant des villes entières dans un battement de paupières. Puis vinrent ensuite les radiations qui entrèrent dans l’organisme des survivants, les empoisonnant et les détruisant de l’intérieur. Liu se demanda si la situation actuelle était due à une guerre atomique ou à la manifestation de Dieu. Mais Liu, lui, connaissait la réponse, que le reste du monde ne voulait pas accepter. Il est tellement plus facile de croire que cette affreuse fin soit du ressort d’une colère mystique incompréhensible aux yeux des mortels, plutôt que d’accepter les conséquences des catastrophes humaines. C’est ce que voulait sûrement faire croire l’Église Mondiale, à la fois

pour rassurer mais surtout pour asseoir son immense pouvoir. On avait ainsi, dans les temps modernes, pratiquement résolu l’éternelle question de la responsabilité. Toujours est-il que dehors, on pouvait voir des choses assez étranges, que Liu lui-même avait du mal à comprendre.

Ses pensées s’arrêtèrent subitement, l’alarme du matin sonna, 40 000 portes s’ouvrirent d’un coup, dans un seul son, et en un parfait mouvement homogène. Des silhouettes blanches en sortirent, dont la sienne, sa carcasse vêtue d’une combinaison NRBC (nucléaire, radioactif, bactériologique et chimique), comme celle des 39 999 autres. Toutes se mirent en rang dans les bâtiments de l’immense sous-sol, celles de son étage avancèrent dans les couloirs sombres, il les suivit. En montant chacun reçu l’habituel sac comportant un kit de secours, des nutriments pour la journée et le nécessaire pour partir à l’extérieur. Vint ensuite l’interminable cérémonie de départ où les personnes ne sortant encourageaient celles qui sortaient.

Il y avait dans ces gens-là, tous ceux qui n’était plus capables de bouger ou qui étaient trop atteints par la maladie. Les yeux de Liu se posèrent sur la peau entièrement séchée et couverte de pus d’un homme. C’est à ça que je vais ressembler à la fin de la mutation, se dit-il amèrement. Il n’y avait aucun remède à cela, et au vu des événements récents, ce qui restait du monde scientifique ne serait jamais plus capable d’en découvrir un. C’est avec résignation que lui et son groupe montèrent les dernières marches qui les séparaient de l’extérieur.

Aujourd’hui ils iraient inspecter la zone 40, où certaines personnes prétendaient avoir vu des arbres immenses se déplacer. Liu ne pu s’empêcher de rire en son for intérieur. Si il y avait bien une chose qui ne changeait pas de Y Ancien Monde, selon lui, c’était clairement la superstition. La superstition était même devenue plus forte, plus présente et plus réelle, dans le coeur des hommes, aussi réelle peut-être que pour leurs ancêtres de Cro-Magnon, affrontant la nature avec leurs armes de pierre. Pourquoi tant d’envie de trouver une réponse à travers le fantastique ? Il se demandait si parfois il n’était pas la victime d’une hallucination collective.

Ils étaient enfin arrivés à la porte. Dehors, l’inconnu et la peur. La plupart de ceux qui étaient à côté de lui firent une prière silencieuse tandis qu’il regardait son reflet à moitié inhumain dans le reflet du portail d’acier. On voyait une vieille inscription presque effacée sur le mur faisant référence au courage ou à un truc similaire, histoire de croire que ce qu’ils faisaient pouvait encore avoir une utilité.

En ce 467 ème jour de Fin, Sun Liu ainsi que 20 membres de son escadrille sortirent dehors. Le temps était magnifique, et ils ne le savaient pas encore,

mais pour le dernier jour de l’humanité ils eurent la chance de pouvoir encore voir le ciel, fût-il rouge sang.

La zone 40 est un lieu désolé, remplit de cratères d’où sort d’étranges jets, comme autant de lignes enflammée vers le ciel. Un paysage entièrement vide rempli de vallons identiques, à perte de vue. Personne ne comprit exactement en quoi consistait le phénomène desdits cratères. Mais ceux qui se sont trop rapprochés d’eux sont devenus cendres. La zone dégageait aussi une grande forme de gaz toxique qui empoisonnait l’air. Partant de ce postulat, Liu compris d’où venaient toutes ces visions erratiques et hallucinogènes que les autres croyaient avoir. Il était aussi le seul aussi à porter un masque à gaz toujours en état de fonctionner. Leur marche fut pénible, mais ils ne s’arrêtaient pas pour ceux qui tombaient mort, cela faisait partie du quotidien maintenant. Peut-être même était-ce une délivrance ? Un rapide signe de croix était échangé, voilà tout.

Il leur fallut environ deux heures pour arriver au point signalé. Immédiatement, Liu, sentit que quelque chose clochait. Ils virent trois arbres en face d’eux alors qu’ils n’avaient croisé aucune forme végétale sur toute la zone, ce qui d’ailleurs aurait été pratiquement un miracle. Les arbres en question avaient une forme étrange, ils semblaient tous avoir le même tronc. Dire que leur taille était simplement gigantesque serait un euphémisme. Ils mesuraient chacun la taille d’un immeuble entier. Le groupe se rapprocha. Et des détails nouveaux leur apparurent. Leurs branches ressemblaient à des serpents emmêlés et tournaient en spirale comme si leur croissance n’était pas encore à son apogée. Il y avait aussi des fruits dessus, des genres de pommes dorées. Cela fit penser à Liu à un certains passages de la Bible, la genèse. Il était un peu tard pour revenir en arrière. Surtout quand il jeta un regard à ses camarades pensant la même chose que lui, leurs regards possédés et fous resta à jamais gravé dans son esprit. Avait-il lui aussi hérité de cette folie ? Malgré toutes les précautions qu’il avait pris, la toxine lui avait-elle à lui aussi troué l’esprit ? D’un coup, il eut un sursaut, et il vit autre chose. Une terrible face sans âge sculptée dans le bois le regardait avec une intensité morbide, d’un regard millénaire.

L’Arbre-Monde était non seulement ici, mais en plus il avait un visage. Liu se dit qu’il n’en pouvait plus et jeta son masque parterre. Il était comme eux. Il vit un homme s’avancer et cueillir un fruit. Un terrible pressentiment l’envahit, que tout le monde semblait ressentir comme si quelque chose d’impardonnable allait arriver et détruire tout ce qui existe. L’homme croqua le fruit. Il tomba raide mort.

À ce moment là un bruit assourdissant envahit l’espace comme si la terre se déchirait.

– Il y a un ange dans le ciel s’écria quelqu’un.

Liu regarda incrédule vers le haut et son regard se mortifia.

  • Ce n’est pas un ange mais un avion dit-il.
  • L’ange est venu nous punir, regardez ! Il laisse tomber quelque chose ! Le déluge est de retour ! Tout le monde se figea.

C’était donc ça, la fin. Tout le monde allait mourir stupidement sous cette bombe ? Se demanda-t-il. Voici donc la vérité depuis le début. Il eut le temps de voir encore des centaines d’anges volant vers eux…

L’impact au sol de la première bombe fut si fort qu’ils tombèrent tous.

Un énorme champignon de fumée se forma, là où se trouvait encore il y a quelque secondes le complexe anti atomique, les portes ouvertes…

Certains tentèrent de s’échapper mais cela était vain. Sun Liu le savait. Dans quelque secondes, le souffle, immense nuée de poussière enflammée viendrait sur eux et s’en serait fini.

Il ne sentit même pas qu’il disparaissait, se tournant vers l’arbre qui avait perdu ses proportions gigantesques et son visage monstrueux. Non, il ressemblait au plus normal des arbres en fait. En le regardant Liu se sentit détendu, comme si toutes ses illusions avaient disparu. Il se rendit compte, au toucher de son visage, que même sa peau malade semblait normale. Et puis, dans la dernière seconde de sa vie, alors que derrière lui une lumière céleste dévorait tout sur son passage, son regard se posa sur une partie de l’arbre ombragé, un long serpent noir, beaucoup trop grand pour être vrai, le fixa de ses prunelles rouges, s’insérant dans son esprit comme un terrible doute, qui fit chavirer le reste de sa raison pour de bon.

Puis, ce fut le noir.

Prix de l’écriture poétique: Lila Barris de l’école Singelijn pour First Love

Une voix réveille le garçon. Il ouvre ses yeux sombres, regardant la jeune fille penchée au
dessus de lui.
-Tu t’es endormi.
Son ton est inquiet mais le sourire qui se dresse sur le visage de son interlocuteur la
rassure. Il se redresse, passant une main dans ses cheveux de cendre. Felix se sent bien
pour la première fois depuis bien longtemps. Il s’étire avant de déposer un baiser sur le
front de Laurie, sa petite amie depuis maintenant deux ans. La blonde glousse, confuse.
-Tu m’as l’air de bien bonne humeur.
Elle n’est pas habituée à voir son minois joyeux. Et bien que les cernes décorent toujours
ses yeux et que les cicatrices servent de bracelets à ses avants bras, il rayonne.
-J’ai fait un joli rêve.
Elle hoche la tête. D’habitude, après ce genre de rêves, il ne veut que se rendormir.
L’adolescente se lève, en prenant son sac.
-Je vais rentrer chez moi.
Il attrape son bras pour lui aussi se lever.
-Je te raccompagne.
Elle est surprise, mais point contre la proposition. Ils sortent de chez Felix main dans la
main. La maison de Laurie n’est pas loin et le tram n’arrive que dans une vingtaine de
minutes, alors ils marchent. Le garçon est bavard. Il a le nez en l’air, s’émerveillant de
toutes les petites choses que la nature et la ville leur apportent. Arrivés devant chez elle,
ils s’embrassent une dernière fois avant qu’elle ne rentre, plus heureuse que jamais. Lui
se balade encore un peu dans le quartier et ses jambes le guident vers l’académie de
musique.
Il contemple le bâtiment pendant quelque minutes et s’aperçoit aux fenêtres. Il se dit
bonjour de la main, au petit garçon qu’il était et au vieillard qu’il sera. A l’homme d’âge
mûr, au fraîchement diplômé, au trentenaire qui refuse de vieillir, au nouveau papa. Il se
salue et se promet que tous cela arrivera.
Sans la peur, sans l’anxiété. Juste lui, son amour et un grand piano blanc. Ensemble, ils
avaient partagé et partageront son avenir.

Avec ce grand piano blanc, ils avaient partagé son avenir.
Ses pieds le guidaient à travers les couloirs du lycée. Une course folle, qui ne semblait
pas en finir. Il entendait leurs cris derrière lui qui se rapprochaient. Alors il accélérait.
Faisant brûler ses poumons, dans un souffle incontrôlé. Ils étaient si proches. Puis si loin.
Finiraient-ils un jour de s’en prendre à lui? Il était effrayé, c’est ce qui le poussait à
s’enfuir. Mais ils étaient partout. Au coin d’un couloirs, vite, faire demi tour. Il ouvrait la
porte d’une classe, l’un deux l’attendait, un sourire moqueur et narquois. Leurs rictus
horribles agrémentés d’un rire fort. Il plaquait ses mains sur ses oreilles en criant, les
yeux pleins de larmes.
-Laissez-moi tranquille !
De l’eau salée coulait sur ses joues et il ne pouvait que fuir, continuer de courir. Il
repassait sans cesse dans les endroits où il était déjà allé, perdu dans ce grand bâtiment
qu’il avait si souvent fréquenté. Il n’y avait personne, personne pour le sauver. Il était tout
seul. Avec eux. Le désespoir l’envahissait. Il se sentait prisonnier. Comme noyé dans une
eau glacée qui engourdissait ses membres. Il avait beau crier, le silence étouffait le son de sa
voix. Ils étaient tout près, il pouvait sentir leur souffle démoniaque dans sa nuque pâle.
Monstres populaires et admis. Secouer la grille dans la cour ne servirait à rien, l’escalader
non plus. C’était sans issue.
Pourtant, à force de courir il ne reconnut plus l’endroit où il était. C’était plus sombre
mais pas spécialement plus inquiétant. Il n’avait pas regardé où il était allé et avait juste
ouvert une porte. Entré, il n’avait plus rien entendu. C’était le silence, plus aucun rire,
plus aucun cris. Ses yeux avaient parcouru la pièce. Pas de fenêtre, un carrelage simple,
des débris sur le côté droit. Et au centre, un piano.
Maître des lieux, il semblait être la depuis toujours. Une nappe au motif fleuri le
recouvrait dans son entièreté, comme une couverture. Le garçon s’avança doucement. Il
n’avait jamais joué de piano, cela ne lui avait même pas traversé l’esprit.
Il s’assit sur le banc posé devant lui, sa respiration était devenue plus lente, son cœur
aussi. Soudain, le piano lui parla.
-Jeune homme, veux tu bien enlever cette nappe ridicule qui m’empêche de respirer
correctement ?
Un sourire traversa son minois, « jeune homme », on ne l’avait encore jamais appelé
comme cela. Il hocha la tête et fit tomber la nappe, découvrant totalement l’instrument.
Il était immense, blanc, parfait. Aucune poussière ne l’avait atteint, ses touches de jade
étaient lumineuses et délicates.
-Tu a un nom? demanda le piano.
Il ouvrit ses lèvres pour le prononcer mais les referma presque aussitôt. Ses joues
devinrent rouges de honte tandis qu’il bégayait.
-J’ai… j’ai oublié.
Une vague d’air frais le parcourut, le piano soupirait.
-Ça commence à devenir grave. Puis-je te donner un nom?
D’une petite voix, il lui accorda cette demande.
-À partir de maintenant, je vais t’appeler Pleure.
Le nouveau dénommé Pleure protesta.
-Pourquoi ce nom?
Le piano rit.
-N’est-ce pas la première image de toi qu’il m’a été donné de voir?
Le noiraud devait bien admettre qu’il avait raison. Comme si il venait de s’en rendre
compte, il essuya les larmes sur ses joues de sa manche déjà trempée.
-Tu n’aimes pas ton nom? dit son interlocuteur.
-J’aurais préféré autre chose.
-Comme?
-Je ne sais pas… Quelque chose comme heureux.
Il y eut un petit silence.
-Mais tu n’es pas heureux.
-Je sais.
Cette lourde vérité, il la connaissait. Le dire lui faisait encore plus mal qu’il ne le pensait.
-Tu aimerais être heureux ?
La réponse était positive, évidemment. Mais aux yeux de Pleure ce n’était qu’un rêve, non
réalisable. Il l’effleurait, du bout de ses longs doigts. Le soir venu lorsqu’il était temps de
s’endormir. Les nuits étaient toujours délicieuses, le réveil, une horrible réalité. Parfois, il
voulait s’endormir pour toujours.
-Je vais t’aider. Pose tes doigts sur mes touches.
Pleure fit non de la tête.
-Je ne sais pas vous jouer.
Le piano aurait pu être vexé mais il n’en fit rien. Les pianos ne se fâchent jamais.
-Tu ne fais pas confiance ? Alors lève toi.
Pleure s’exécuta.
-Tu vois les débris là-bas?
Ses iris sombres se posèrent sur le tas d’objets cassés sur le côté droit de la pièce.
-Va donc chercher. Va donc fouiller, tu t’y trouveras.
Que voulait-il dire? Se trouver? Cela n’avait aucun sens.
-Je ne comprends pas.
Le silence fut sa seule réponse. Le piano ne parlait plus, peut-être qu’il ne l’avait jamais
fait. Il voulait sortir mais il ne put. Il était irrésistiblement attiré par le côté droit de la
pièce. Il s’avança. Là en revanche, la poussière n’avait rien épargné. Depuis combien de
temps étaient-ils ici? Des dizaines d’années sûrement.
Il se pencha, manquant d’éternuer. Une araignée, sûrement dérangée par sa présence,
alla se cacher plus loin. Il fit la grimace mais son attention fut attirée par un des objets.
Une vielle poupée en chiffon. Ses cheveux avaient perdu de leur couleur et une de ses
jambes était arrachée mais cela ne l’empêcha pas de la reconnaître. Une image un peu
floue lui apparut à l’esprit. Lui, enfant, serrant la petite poupée dans ses bras.
Il prit l’objet pour la regarder, cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait plus vue.
Alors qu’il la tenait entre ses mains, son cœur manqua un battement. Et si elle n’était pas
la seule ? Et si d’autres carcasses de son enfance se trouvaient ici?
Presque frénétiquement, il commença à fouiller dans le tas, sortant toutes sortes de
choses. Toutes lui rappelaient ses plus lointains souvenirs, ses plus lointains malheurs,
ses plus lointains bonheurs. Un vélo lui ayant appartenu à 12 ans, une boite de légo
revenant tout droit de ses huit ans. Une peluche vielle comme lui même. Petit à petit, la
mémoire lui revenait comme les larmes, il se revoyait, en face.
Le décor avait disparu, laissant place a un paysage blanc, tout blanc. Guidé, il s’avança,
s’avança vers lui-même.
Le petit garçon d’environ huit ans, la moitié de son âge actuel. Son visage est juvénile
mais son regard est sombre, presque rancunier. Alors qu’ils se regardent, le plus jeune
entrouvre les lèvres.
-Tu ne te rappelles pas?
Non, il ne se rappelait de rien. La tristesse avait englouti son esprit, mouillant et rendant
illisible le livre de ses pensées. L’enfant soupira. Il paraissait être le plus adulte des deux,
lui n’était pas perdu, c’est ce qui faisait sa maturité. Il le prit par la main, l’entraînant plus
loin. Il se dressait là, le piano blanc. Mais il paraissait encore plus grand, plus imposant.
Ils posèrent a l’unisson leurs doigts dessus. Pleure se souvint et murmura.
-Tes touches blanches sous mes mains d’enfant, comme je me sentais bien.
Il s’assit sur le banc, laissant son passé s’envoler et le présent l’envahir. Il était à nouveau
dans cette pièce sombre, seul avec l’instrument. Il le caressa doucement, faisant
résonner sa mélodie à travers le temps. Son premier amour, c’était ces notes, cette
musique. Il savait jouer, il l’avait toujours su. Il lui fallait juste le temps de se
réapprivoiser.
-Il faut que je sorte d’ici.
Le piano ne répondit rien mais on pouvait le deviner acquiescer silencieusement. Pleure
se leva, se dirigeant vers la porte. Il se retourna une dernière fois, le remerciant. Il ferma
la porte derrière lui, les couloirs étaient vides. Cet endroit n’avait rien d’un lycée, ses
harceleurs n’avaient rien d’humains. C’était juste lui. Il s’était perdu dans son cœur,
effrayé par une perception de sa personne qu’il ne voulait pas affronter. Il était le monstre
populaire, celui que les autres regardent avec dégoût et soulagement de ne pas être à sa
place. Mais à présent, il marchait déterminé. Plus rien ne lui faisait peur, plus rien ne
pouvait l’empêcher de s’en sortir. La cour s’offrait devant lui et au fond, la grille. Elle se
rapprochait au fil de ses pas et il ne lui suffit que de tendre le bras pour qu’elle s’entrouve

Une voix réveille le garçon. Il ouvre ses yeux sombres, regardant la jeune fille penchée au
dessus de lui.
-Tu t’es endormi.
Son ton est inquiet mais le sourire qui se dresse sur le visage de son interlocuteur la
rassure. Il se redresse, passant une main dans ses cheveux de cendre. Felix se sent bien
pour la première fois depuis bien longtemps. Il s’étire avant de déposer un baiser sur le
front de Laurie, sa petite amie depuis maintenant deux ans. La blonde glousse, confuse.
-Tu m’as l’air de bien bonne humeur.
Elle n’est pas habituée à voir son minois joyeux. Et bien que les cernes décorent toujours
ses yeux et que les cicatrices servent de bracelets à ses avants bras, il rayonne.
-J’ai fait un joli rêve.
Elle hoche la tête. D’habitude, après ce genre de rêves, il ne veut que se rendormir.
L’adolescente se lève, en prenant son sac.
-Je vais rentrer chez moi.
Il attrape son bras pour lui aussi se lever.
-Je te raccompagne.
Elle est surprise, mais point contre la proposition. Ils sortent de chez Felix main dans la
main. La maison de Laurie n’est pas loin et le tram n’arrive que dans une vingtaine de
minutes, alors ils marchent. Le garçon est bavard. Il a le nez en l’air, s’émerveillant de
toutes les petites choses que la nature et la ville leur apportent. Arrivés devant chez elle,
ils s’embrassent une dernière fois avant qu’elle ne rentre, plus heureuse que jamais. Lui
se balade encore un peu dans le quartier et ses jambes le guident vers l’académie de
musique.
Il contemple le bâtiment pendant quelque minutes et s’aperçoit aux fenêtres. Il se dit
bonjour de la main, au petit garçon qu’il était et au vieillard qu’il sera. A l’homme d’âge
mûr, au fraîchement diplômé, au trentenaire qui refuse de vieillir, au nouveau papa. Il se
salue et se promet que tous cela arrivera.
Sans la peur, sans l’anxiété. Juste lui, son amour et un grand piano blanc. Ensemble, ils
avaient partagé et partageront son avenir.


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